Madame Acarie, disciple de la Vierge Marie

Madame Acarie, disciple de la Vierge Marie

Il revenait à un carme, de présenter la grande figure mariale qu’est la bienheureuse Marie de l’Incarnation.
Baptisée un 2 février, alors fête de la Purification de la Vierge Marie, mais consacrée à la Vierge Marie dès avant sa naissance, celle qui disait : « qu’il est bon de mourir fille de la Vierge, qu’il est bon de mourir carmélite », quittait cette terre un 18 avril, pendant que tintait au clocher du couvent le Regina caeli.
Sa vie entière se déroula sous le signe de la Vierge Marie, tant par le culte qu’elle lui vouait (prières, pèlerinages et autres) que par les grâces mariales qu’elle reçut, Notre-Dame l’ayant souvent visitée.
Oui, nous pouvons témoigner à la suite de la mère Jeanne de Jésus Séguier : « Cette bienheureuse fut donnée par Dieu à ce saint Ordre de Notre-Dame du Mont Carmel réformé par sainte Thérèse, pour le bonheur et la bénédiction de cet Ordre en France ».

MADAME ACARIE, DISCIPLE DE LA VIERGE MARIE

Par le Père Jean-Gabriel RUEG, ocd Toulouse.

Puisque, comme l’écrivait André Duval, "(…) sous la conduite de Marie [c’est ainsi qu’André Duval désigne Madame Acarie] et par son initiative, Dieu introduisit […] en notre royaume de France les religieuses de la Bienheureuse Vierge, fondées par la Bienheureuse Thérèse et dites du Mont-Carmel, et par son entremise [il] dissémina ces religieuses dans toutes les parties du Royaume », voyons en quoi la Bienheureuse Marie de l’Incarnation est redevable à sa sainte Patronne de toutes les grâces qu’elle sut faire fructifier au service de la mission de son Ordre.

Marie au Carmel

C’est surtout par tout ce qu’il est, en se considérant comme une école de sainteté mariale, que le Carmel a voulu entendre le culte qu’il voue à la Mère de Dieu : La devotion à Marie ne sert à rien si l’on n’essaye pas de toutes ses forces d’imiter la Vierge de l’Annonciation (un mystère auquel nombre de couvents de l’Ordre sont dédiés, avec celui de l’Incarnation) dont la vie entière n’a été qu’un «oui» continuel à l’accueil de la volonté de Dieu sur elle. Un culte marial qui implique le radicalisme dans la consécration, à l’exemple de Celle qui s’est offerte entièrement à la volonté du Père et nous invite à notre tour à nous y livrer dans un acte d’amour et d’abandon confiant.

La Vierge Marie est Mère du Carmel dans la mesure où elle enfante ses fils et ses filles à l’imiter dans la réalisation de ce « culte vivant, saint et agréable à Dieu » dont parle saint Paul (Rm 12, 1), de ce « culte spirituel » qui consiste à « s’offrir soi-même » à l’amour du Père. La Vierge au Carmel ne doit pas rester une image lointaine et inaccessible; bien au contraire, contempler Marie et l’imiter, c’est répondre à la vocation carmélitaine dans sa recherche d’union au Christ dans le Pur Amour, et de fécondité spirituelle pour le salut des hommes. Sainte Thérèse de l’EJ l’avait bien compris qui déclarait à ses soeurs au terme de sa courte vie qu’il fallait rendre la sainte Vierge,  « non pas inabordable », comme on avait tendance à le faire à son époque, mais « imitable ». Le Concile Vatican II nous invite d’ailleurs à contempler et imiter celle qui «dans sa vie a été le modèle de ce sentiment maternel qui doit animer tous ceux qui coopèrent à la mission apostolique de l’Eglise pour régénérer les hommes» (Lumen Gentium, n°65).

La vie mystique, qui est au centre de la vie carmélitaine, est une vie menée sous la motion de l’Esprit. Or, vivre à l’ombre de l’Esprit Saint, c’est, à l’exemple de Marie qui fut toute « obombrée de l’Esprit », selon les mots fameux de Jean de la Croix, vivre dans la foi aimante qui enfante le Sauveur. Comme l’écrivait en effet saint Ambroise : « Chaque âme qui croit conçoit et enfante le Verbe de Dieu selon la foi ». Une phrase que l’on retroouve dans le traité Lumen Gentium, et que le Bienheureux Titus Brandsma confirme : « Le but de notre vie mariale doit consister à devenir en quelque sorte une autre Mère de Dieu, afin que Dieu soit conçu en nous et naisse de nous … »

C’est donc parce qu’elle a accueilli en plénitude le don de Dieu, la « Vive Flamme » d’Amour en elle, et qu’elle a répondu à son appel en se livrant totalement à son action transformante, que Marie peut être considérée comme le modèle achevé non seulement de l’âme carmélitaine mais de toute âme chrétienne.

Marie, éducatrice de vie spirituelle et modèle de Foi

Au Carmel, Marie est honorée, moins par des marques de dévotions extérieures, que par une véritable dévotion intérieure qui fait d’elle la grande éducatrice de vie spirituelle des carmes et des carmélites. Car Marie les a précédés sur le chemin de la vie spirituelle authentique. La dévotion filiale envers leur Mère n’a d’autre but que de les configurer au Christ. Tout est dit, d’ailleurs, de cette dévotion dans l’oraison liturgique de la fête de Notre Dame du Mont Carmel: «Que la prière maternelle de la Vierge Marie vienne à notre aide, Seigneur: accorde nous, par sa protection, de parvenir à la Montagne véritable qui est le Christ, notre Seigneur».

La dépendance filiale envers Marie n’a d’autre but que de nous unir plus intimement au Christ Epoux de l’âme. Une vie «Marie-forme» est toujours une vie «Christoforme», car nulle créature sur terre n’a été et ne sera jamais plus unie à Jésus que Marie l’a été et le demeure pour toute l’éternité. Là est la grande intuition de la Vraie Dévotion à Marie au Carmel. La laisser nous éduquer, c’est participer avec elle à son acte d’offrande à l’Amour de Son Fils, c’est entrer véritablement dans les rapports mystiques que Jésus désire entretenir avec chacune des créatures humaines qu’il a sauvées par son sang, sachant que la Vierge Marie a embrassé d’une manière éminente le dessein de son Fils Rédempteur et qu’elle peut, mieux qu’aucune autre personne, nous permettre de l’embrasser à notre tour.

Marie est le meilleur guide qui soit, la meilleure éducatrice de notre vocation baptismale et de notre appel à la sainteté. Elle est le «moule» du Christ, pour parler comme saint Louis Marie Grignion de Monfort, qui Le forme en nous parce qu’elle est Celle qui a su accueillir la grâce de la manière la plus profonde.

Le Père François de Sainte Marie a pu ainsi écrire :

« (…) Saint Jean l’a dit d’une manière poignante et le drame est éternel: «les siens ne l’ont pas reçu». Seule, l’Immaculée Conception, délivrée du plus petit mouvement de complaisance en elle-même, véritable «capacité de Dieu», a pu recevoir à chaque instant, en sa totalité, le don de Dieu. Le fiat qu’elle prononce le jour de l’Annonciation n’a fait que traduire cette disposition continuelle de son âme» (Vrai Visage de la Vierge, p.63).

« Disposition continuelle de l’âme» qui nous renvoie à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et à ce qu’elle déclarait à l’infirmerie à sa soeur Mère Agnès et que beaucoup de thérésiens considèrent comme la quintessence de sa petite voie : «La sainteté n’est pas dans telle ou telle pratique. Mais elle consiste en une disposition du coeur qui nous rend humbles et pauvres devant Dieu, conscients de notre faiblesse, de notre néant, et confiants jusqu’à l’audace en sa bonté de Père. »

Oui, chose absolument extraordinaire, nous ne pouvons offrir à Dieu que notre néant. Notre néant comme capacité d’ accueil de l’amour de Dieu. Il y a dans « Le Soulier de satin », le chef-d’oeuvre de Paul Claudel, une parole vraiment prodigieuse à ce sujet. Don Camille, qui s’oppose au mystère de l’Incarnation, qui ne veut pas croire que Dieu est venu dans le sein de Marie, le sein d’une femme, demande à Doña Prouhèze : “Ainsi, c’est le néant que Dieu a desiré au sein de la femme?” Doña Prouhèze lui rétorque ces mots étonnants : “De quoi d’autre manquait-il?” Oui, en effet, de quoi manque Dieu? De rien, bien sûr : il est tout-puissant, il est l’infini, l’infiniment parfait! De quoi peut-il manquer sinon de notre rien, de notre néant qui se présente devant lui comme une capacité, une réceptivité, un espace où il puisse répandre son amour. C’est cette intuition profonde qui préside à la doctrine spirituelle de celle qui a écrit que “l’amour de Dieu n’est satisfait que s’il s’abaisse jusqu’au néant pour transformer en feu ce néant”. Ce que Dieu attend de nous, ce qui lui manque en quelque sorte, c’est que nous lui offrions notre néant d’êtres humains mortels et pécheurs pour qu’il puisse soulager son besoin de se donner, de se répandre, pour qu’il puisse “laisser déborder en nous les flots de tendresse infinie qui sont enfermés en lui”, comme l’écrit Thérèse dans son Acte d’offrande à l’Amour miséricordieux du 9 juin 1895.

Marie nous apprend, comme elle a su l’apprendre à sa petite sœur Thérèse, que la vie et la sainteté chrétiennes ne sont pas une question de bons points à accumuler, de choses à faire. Mais c’est une ouverture de tout notre être, un consentement profond à l’œuvre de la grâce en nous; c’est offrir notre néant aux opérations de l’Amour miséricordieux. “Plus on est pauvre, sans désir ni vertu, plus on est propre aux opérations transformantes de l’Amour”, écrivait Thérèse à sa soeur Marie du Sacré-Coeur.

Disposition de coeur essentielle à laquelle nous invite la petite fleur blanche de Lisieux, celle qui a voulu se mettre à l’école de Marie pour apprendre le chemin de la voie d’enfance spirituelle et chanter sans fin les miséricordes du Seigneur.

Comme Marie, Thérèse nous enseigne à vivre l’accueil du don de Dieu, du don de la grâce qui veut faire de nous des justes, des saints, non à cause de nos propres mérites, de nos propres oeuvres (saint Paul nous dit qu’il n’y a pas à en tirer d’orgueil) mais à cause de la seule miséricorde du Christ et de sa seule grâce, à cause des seuls mérites de sa Passion et de sa Résurrection bienheureuses. Ce que Dieu attend de nous, c’est que nous consentions de tout notre être — dans une disposition de coeur totalement pauvre de nous-mêmes et confiante jusqu’à l’audace en sa bonté de Père — que nous consentions à la nouvelle naissance dans l’Esprit Saint, que nous consentions à nous laisser brûler par ce feu d’amour «qui transforme toute chose en lui même», que nous consentions dans la foi à nous offrir à l’Amour miséricordieux jusqu’à la communion à la croix de Jésus. «Aimer c’est tout donner et se donner soi-même» dit Thérèse. En disant «oui» à la naissance du Verbe de Dieu par l’action de l’Esprit en son sein, Marie met tout son être, corps et âme, à la disposition de son Dieu. Le don de la foi implique le don de soi … jusqu’à la mort, et la mort de la croix. Marie est imitable dans son attitude de foi. Elle est un modèle de foi, de confiance en Dieu et d’obéissance à Dieu en dépit de l’aridité et de l’obscurité du chemin.

C’est aux tout-petits que sont confiés les plus hauts secrets du Royaume (cf. Mt 11, 25-27). À la toute petite Marie fut confié le secret du Père, le Verbe Incarné. Parce qu’elle a dit oui dans une obéissance du coeur toute filiale, Marie a connu la plénitude de la communion à la volonté et à la présence divines. Et Marie est Mère de l’Église. Autrement dit, Marie est celle qui invite chacun de nous à accueillir la vie divine et à la faire fructifier en coopérant avec le Christ au salut des âmes. « Etre carmélite, disait Thérèse. Etre par mon union avec Lui (le Christ) la mère des âmes». Comme Marie, par la foi et dans la communion des saints, le chrétien enfante de nouveaux membres du Christ.

Tous les chrétiens sont invités à l’imitation de ce «oui marial». Comme l’écrit fort justement Hans Urs Von Balthasar : «L’unique acte fondamental, l’acte de la foi vivante qui aime et qui espère, peut s’accentuer de bien des manières, et il laisse ainsi de la place pour bien des spiritualités diverses, mais toutes partent du même centre et doivent aussi revenir à ce centre : à l’unique oui du Christ, de Marie et des membres de l’Église, au oui qui consent à la décision salutaire du Père sur tous et sur chacun; mais c’est le Saint Esprit qui produit l’unité entre la décision paternelle et le oui qui répond» ( Marie, première Église , p.125, Mediaspaul 1998, 3ème édition).

Pour tous les grands mystiques du Carmel, et pour Saint Jean de la Croix en particulier, bien qu’il ne parle d’elle que sept fois dans toute son oeuvre écrite, la Vierge Marie incarne d’une manière éminente l’âme épouse unie à Dieu et transformée en lui. (Pour Titus Brandsma, Jean de la Croix est à ce titre un «mystique marial»). On comprend dès lors pourquoi le Carmel se reconnaît profondément dans le mystère de Marie, pourquoi l’on peut dire de lui qu’il est «tout marial»( totus Carmelus marianus est ). Les carmes et les carmélites qui ont revêtu son habit («l’habit de Notre Dame» dit Sainte Thérèse dans le Prologue du Livre des Fondations), ont certes revêtu la protection maternelle de leur Mère du Ciel, mais plus encore, puisque depuis Elie le vêtement laissé en héritage représente la part spirituelle léguée à ses disciples (la «double part de son esprit»), l’héritage prophétique et mystique de la Mère du Rédempteur , Celle qui dans l’obscurité de la foi, dans le silence et la solitude, dans l’humble consentement d’une vie livrée à l’action de la grâce, dans le martyre d’un coeur aimant, enfanta le Sauveur du monde. C’est ce dessein co- rédempteur que le Carmel est appelé à embrasser s’il veut être fidèle à la part d’héritage que Sa Mère lui a confiée.

Madame Acarie et la Vierge Marie

Madame Acarie ne déroge nullement à la vocation mariale du Carmel contemplatif. Comme nous allons le voir dans cette seconde partie, l’inspiratrice du Carmel thérésien en France fut profondément marquée, dès sa prime jeunesse, d’un sceau marial que l’usure du temps n’allait pouvoir effacer. Tout bébé, déjà, les parents de Barbe Avrillot la consacrèrent à la Vierge Marie:

« Notre bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation est née au monde d’illustres parents et en légitime mariage le premier de février et fut baptisée le jour de la fête de la purification de la Sainte Vierge comme elle me l’a dit plusieurs fois.

Son père, Nicolas AVRILLOT et sa mère, Marie LHUILLIER, des plus illustres familles de Paris, étaient très pieux et grands catholiques, forts dévôts à la Sainte Vierge, ce qui fit que, voyant qu’ils ne pouvaient élever d’enfants », « en ayant eu plusieurs qui étaient tous morts aussitôt après leur naissance »,  « lorsque sa mère fut enceinte d’elle, ils firent vœu de lui faire porter le blanc jusqu’à l’âge de sept ans en l’honneur de la Sainte Vierge ».

Et ce voeu fut en effet réalisé puisque la future Bienheureuse, de sa naissance jusqu’à l’âge de sept ans, portera des vêtements blancs en signe de sa consécration mariale, « d’une étoffe commune aux gens de peu de qualité », ajoute Mère Marie du Saint Sacrement (Saint Leu).

Très tôt, donc, nous voyons notre future bienheureuse marquée du sceau de Celle à qui Barbe Avrillot allait bien vite vouer un culte sans retour ni partage. Sous la direction de l’une de ses tantes, religieuse du monastère de Longchamp de l’Ordre de sainte Claire, où la petite Barbe est mise en pension de sa septième à sa douxième année, elle commence, rapporte Mère Françoise de Jésus qui fut l’une de ses soeurs au Carmel d’Amiens, "  à goûter l’esprit de dévotion, à servir la Sainte Vierge et à méditer sur les dizaines du chapelet dont elle a reçu de grandes grâces, continuant cette dévotion tout le reste de sa vie comme nous l’avons remarqué en ce couvent pendant qu’elle y a été".

Elle restera fidèle tout au long de sa vie à la récitation quotidiennne du chapelet, malgré sa difficulté à prier vocalement. Cette fidélité la poussait parfois à le dire tard dans la nuit lorsque ses occupations ne lui en avaient pas laissé l’occasion durant le jour. Elle se faisait même accompagner pour arriver à la fin.

Elle avait, nous rapporte-t-on, une confiance très particulière en l’intercession de la Sainte Vierge, qu’elle considérait comme « son ordinaire refuge en toutes choses ». Ainsi, avant toute action, « on la voyait s’agenouiller et réciter un Ave Maria! ». Avant de commencer l’oraison, elle conseillait ordinairement ou bien d’invoquer le Saint Esprit, comme il est d’usage généralement dans tous les carmels, ou de réciter un Ave Maria.

Mais avant d’entrer dans la stricte clôture du Carmel nouvellement instauré en France, Barbe fut une mère attentive à éduquer ses enfants dans une même dévotion mariale, comme en témoigne sa fille aînée :

« Pour les lieux de dévotion dédiés à la très Sainte Vierge, elle les visitait souvent à pied, à l’abbaye de St Victor la chapelle sous terre appellée Notre-Dame de Bonne Nouvelle, au temple Notre-Dame de Lorette et Notre-Dame des Vertus, quelques fois aussi à pied, l’incommodité de sa jambe ne le lui permettait pas si souvent que sa dévotion l’y portait et y allait en carrosse, deux fois elle a été à Notre-Dame de Liesse. Je ne sais si davantage, mais à tout ce que je dis, j’ai eu l’honneur de l’y accompagner. Elle a été aussi par dévotion à Notre-Dame de Chartres et je crois à Notre-Dame de Saumur, mais je n’en suis pas bien assurée.

Toutes les fêtes de la Sainte Vierge, nous allions visiter l’église Notre-Dame de Paris. Elle jeûnait en son honneur toutes les vigiles et tous les samedis de l’année, même ceux auxquels la Sainte Eglise permet de manger de la chair, depuis Noël jusqu’à la Purification. Elle incitait tous ceux de sa famille à avoir dévotion et recours à la Très Sainte Mère de Dieu ».

Au Carmel, elle remplacera ces pélerinages par des visites aux ermitages. En dix-sept mois de séjour au carmel de Pontoise, elle fait aménager un ermitage dans la maison et en construire un autre au jardin, tous deux consacrés à la Sainte Vierge, et les visite quotidiennement, tant qu’elle le peut, malgré ses infirmités et ses "potences"!

Cependant, cette dévotion mariale demeure, comme il se doit, très christocentrique. Les témoins rapportent qu’elle ne séparait jamais la sainte Mère de Dieu de son Fils Jésus. La prière du chapelet nous fait d’ailleurs méditer avec la Vierge Marie toute la vie de Notre Seigneur. Lors de ses nombreuses maladies, des témoins la virent ainsi « s’emporter en des discours et en des prières si affectueux à Notre Seigneur et à la Sainte Vierge Mère de Dieu, qu’elle nous ravissait » . « Elle se mit à dire des choses du tout admirable des mérites de N.S.J.C. et de la très Sainte Vierge, joignant à cela de très ferventes prières pour la Sainte Eglise, faisant voir en cette extrémité la grande affection qu’elle avait à la gloire de Dieu et à l’accroissement de son Eglise ». Elle rappelait, dit-on, ce que saint Bernard expliquait au sujet de l’intercession céleste du Christ et de sa Mère : « La Mère montre à son Fils J.C. qu’elle l’a nourri de son propre lait, le Fils montre aussi à son Père ses plaies et son sang, et qu’en représentant tout cela à Dieu, nous ne pouvons qu’obtenir l’entérinement de ce que nous demandons ».

Peu de jours après son entrée au Carmel d’Amiens comme soeur converse, en 1614, elle écrit à son amie la Marquise de Maignelay ces mots pleins de gratitude envers le Christ et sa Mère : « Je m’y trouve [en l’état religieux] avec regret de m’y voir si chétive et pauvre de vertu; mais grandement obligée à Dieu de ce qu’il me donne un peu de jours pour y commencer à remercier Notre Seigneur Jésus Christ et sa Sainte Mère d’une si grande miséricorde ». Sept semaines plus tard, elle prend l’habit de Notre Dame et le nom de Marie de l’Incarnation qu’elle avait reçu « par une révélation céleste à cause de la piété et de l’amour qu’elle portait à ce très saint mystère, tête et source de notre Rédemption ».

A une soeur du voile blanc qui lui demandera plus tard pourquoi elle avait changé le nom d’une sainte qui jouissait à l’époque d’une si grande vénération, elle lui répondit " en se souriant : ‘je savais bien que sainte Barbe ne serait pas fâchée que j’eusse le nom de la Sainte Vierge’ ".

 Au Carmel, sa reconnaissance et son amour envers la Mère de Dieu ne tarissent pas, bien au contraire. Cet habit qu’elle a revêtu est pour elle le signe de la protection maternelle de la Reine du Carmel : « Elle baisait souvent son scapulaire par révérence disant O quelle miséricorde de porter le saint habit de la Vierge, O que j’en suis indigne, ce qui causait grande édification à toutes les sœurs, les animant par ses paroles à la révérence et reconnaissance de leur vocation ».

A Amiens, alors qu’elle est tombée malade avant sa profession, elle ne cesse de porter ses regards vers le portrait de la Vierge qu’elle a demandé qu’on lui porte, disant « de fois à autre de grandes choses sur l’excellence de la Très Sainte Mère de Dieu et du bonheur que nous avions de l’avoir pour Mère de l’Ordre » . . .« Elle ajouta cette parole qui nous édifia fort : notre Mère Sainte Thérèse disait à sa mort qu’il faisait bon mourir fille de l’Eglise, et moi je dis qu’il fait bon mourir fille de la Sainte Vierge, qu’il fait bon mourir Carmélite ».

Vie mariale

Michel de Marillac, dans sa déposition au Procès ordinaire, atteste l’authenticité de l’apparition de la Vierge et de son Enfant à Marie de l’Incarnation, ainsi que « l’effet de receuillement et de révérence » qu’elle produisit sur elle dans le parloir du Carmel de Pontoise où le recevait une dernière fois, dix jours avant sa mort, le jour des Rameaux 1618, celle qui avait noué avec lui une grande amitié spirituelle.

La Vierge et l’Enfant Jésus : nous avons là en quelque sorte le symbole idéal de l’attitude spirituelle de notre Bienheureuse carmélite, dont l’extraordinaire humilité, qui en constitue le point fort, la conforme si étroitement à ses deux modèles.

De l’Enfant Jésus, elle avait coutume de dire à ses soeurs : «  Il s’est fait petit, pour nous apprendre à devenir petits. Quand est-ce que nous serons petits ? » Soeur Marie du Saint Sacrement de Marillac corrobore ces propos lorsqu’elle déclare que la Bienheureuse carmélite avait beaucoup d’amour pour la sainte enfance de Jésus « et à le voir petit dans la crèche… À Noël, suivant notre coutume, on fait cette représentation (de la crèche) qui dure ainsi six semaines. Cette bienheureuse y employait chaque jour un long temps. Elle était quelquefois tout immobile et hors de soi. Quelquefois on lui donnait dans les bras le petit Jésus. Elle le caressait avec des larmes et des soupirs si doux et si pleins d’innocence qu’il semblait, à la voir, qu’elle fut toute transformée en cette divine petitesse. Quelquefois, avec un visage joyeux, comme si elle eût voulu récréer le petit Jésus, elle brûlait devant lui des pastilles de bonne senteur.

Il semblait, en cette sainte fête de Noël, qu’elle ne se pouvait contenir en elle-même, qu’elle eût voulu remplir toute la terre de joie et d’exultation. Elle disait de grandes choses de ce divin mystère et, dans la ferveur de son discours, embrasait les coeurs des soeurs. On voyait bien que l’amour envers le Dieu-Enfant la faisait tout oublier et de soi et de toute autre chose, car d’habitude, elle avait toujours un soin fort exact qu’il ne parût en elle aucun des signes extérieurs des grandeurs que Dieu lui communiquait intérieurement. »

Cet amour du divin Enfant n’en reste pas cependant à la seule dévotion. Uni à l’amour de la Vierge Marie, il permet à la future Bienheureuse de prendre le chemin d’humilité qui fut celui de Jésus et sa tendre Mère. Ainsi l’accomplissement de son devoir quotidien était réalisé par elle à l’imitation de Jésus-Christ, dans sa vie cachée, comme en témoigne soeur Jeanne de Jésus :

«  Elle me disait merveille des actions saintes d’humilité que le Fils de Dieu a pratiquées sur terre, particulièrement durant les trente ans dont il n’est dit autre chose de Lui, sinon qu’Il était soumis à la Vierge et à saint Joseph ».

Mais surtout, l’humilité du Fils du Dieu fait homme développe en elle, bien avant Thérèse de l’Enfant Jésus, cet esprit d’enfance si caractéritique de la carmélite de Lisieux et de cette attitude fondamentale du Carmel thérésien, que nous avons tenté de circonscrire dans la première partie de notre article.

Elle disait ainsi : « Dieu permet de fréquentes chutes en une âme, parce que nous cherchons trop d’appui et de forces en nous-mêmes. Si, nous séparant de nous-mêmes, nous attendions toute notre force de Dieu, Il ne permettrait pas que nous tombions si souvent. Elle disait que l’humilité était l’esprit de vérité qui nous faisait voir la vérité de ce que nous sommes, dans notre misère et notre néant. Elle disait qu’il ne fallait pas plus s’étonner de voir l’imperfection en nous que le fumier en l’écurie, parce que c’est le lieu qui lui est propre ; mais qu’il y avait plus de sujet de s’étonner de voir en nous des vertus, d’autant qu’elles ne sont pas de nous mais de Dieu. »

Par ce témoignage aux accents thérésiens, nous comprenons mieux que la « petite voie » que Thérèse de Lisieux a cristallisée, puis universellement transmise à travers l’Histoire de son âme, forme cependant comme la disposition fondamentale de l’âme carmélitaine. Marie de l’Incarnation ne disait-elle pas au sujet de la pratique de l’humilité, ou de la petitesse dans la vie spirituelle qu’elle « chérissait les âmes qui allaient à Dieu par cette voie qui est la plus courte et la plus assurée. »Ne croirait-on pas déjà entendre Thérèse nous parlant de sa « petite voie bien courte »? Conscience de notre misère, mais confiance tout à la fois en la miséricorde de Celui qui peut nous en relever, comme en témoigne ce passage aux accents encore si thérésiens :

" Il ne faut jamais perdre courage. Eh quoi ! Que sommes-nous par nous-mêmes ? Pensez-vous qu’il puisse y avoir quelque bien en nous, si Dieu ne l’y met ? Il faut être bien aises de nous voir tels que nous sommes. Il faut faire comme quand un petit enfant est tombé et a tout gâté sa robe dans la rue. Même s’il voit plusieurs personnes, il n’a pourtant recours qu’aux bras de sa mère, où il se jette. Pourtant, il s’attend bien qu’elle le châtiera. Ainsi faut-il toujours, à tous moments, en toutes occasions nous jeter entre les bras de notre bon Père qui est Dieu et nous abandonner à sa miséricorde".

Mais pour un approfondissement de cet aspect et de cette parenté spirituelle entre la fondatrice du Carmel de France et le nouveau Docteur du Carmel thérésien, on se reportera avec profit à l’ouvrage magnifique de Monsieur Bonnichon : « Madame Acarie, une petite voie à l’aube d’un grand siècle » (Ed. du Carmel)

Conclusion

Nous sommes par trop conscients que nous n’avons fait qu’esquisser quelques traits saillants de la vie spirituelle de celle dont on a dit qu’elle fut « donnée de Dieu par l’intercession de la Sainte Vierge pour le bonheur et la bénédiction de l’Ordre du Carmel en France. »

Nous voulions simplement relever la place centrale qu’occupe la Vierge Marie dans tout l’Ordre du Carmel dans la mesure où la Mère de Dieu constitue, non seulement un soutien maternel mais aussi un modèle de foi, de confiance, d’humilité et de don de soi-même pour toute âme carmélitaine. Madame Acarie le mesurait déjà « dans le siècle », avant de le vivre pleinement en prenant l’habit de Notre Dame dans cet Ordre qui, grâce à sa détermination, allait prendre un tel essor sur notre terre de France.

Ce quatrième centenaire se devait de lui en rendre hommage.

La plupart des citations de "dits ou faits" de la Bienheureuse sont extraites de son procès de Béatification.