Portrait spirituel de Madame Acarie par François de Sales

Portrait spirituel de Madame Acarie par François de Sales

Saint François de Sales (1567-1622) fut confesseur de Madame Acarie, en 1602, durant quelques mois.
Il remarqua :

  • ses dons exceptionnels sous toutes les formes,
  • sa vie en Dieu dans toutes ses occupations : conjugales, maternelles et « mondaines » (dans le meilleur sens du terme),
  • sa discrétion extrême sur les grâces qu’elle recevait,
  • sa grande humilité et son grand amour de la vérité.

Paroles de St François de Sales :

  • à la prieure d’Orléans, fille aînée de Mme Acarie : « Je ne pense jamais à votre bienheureuse mère, que je n’en ressente de profit personnel ».
  • dans ses éloges de Mme Acarie, recueillis à maintes occasions : « Je ne la regardais pas comme ma pénitente, mais comme un vase sacré à l’usage du Saint Esprit ».
  • « Je suis amateur et admirateur de cette sainte âme ».

L’AMITIÉ SPIRITUELLE DE FRANÇOIS DE SALES POUR MADAME ACARIE (2ème Partie)

Conférence de sœur Anne-Thérèse, carmélite.

François de Sales n’a pas beaucoup apprécié le tableau de madame Acarie.
Je vous propose , sous forme de promenade dans ses dires et ses écrits, de découvrir le portrait spirituel qu’il en a tracé lui-même.
En effet, François de Sales n’a pas parlé de madame Acarie ou écrit à son propos, de façon systématique, suivie ou complète ! À travers ses lettres, ses entretiens spirituels, et quelques confidences à diverses personnes, il nous fait d’une part, partager son admiration pour cette femme rayonnante, et d’autre part, ressortir quelques aspects de sa physionomie spirituelle qui l’ont davantage marqué, à savoir :

  • son extrême discrétion sur les grâces qu’elle recevait,
  • l’aveu appuyé de ce qu’elle considérait comme sa misère spirituelle,
  • le caractère particulier de ses confessions.

Enfin, nous verrons qu’il la considérait comme comblée de tous les dons du Saint Esprit. De l’intense vie spirituelle qui en découlait, nous ne nous attarderons que sur un de ses aspects que François de Sales considérait comme un devoir absolu, celui de louer Dieu.
En conclusion, nous constaterons que François de Sales n’hésitait pas à considérer madame Acarie comme une sainte authentique dès sa mort et même avant !
La méthode suivie a consisté à expliciter ou à préparer ou à souligner les dires de François de Sales, généralement peu développés, par des citations de madame Acarie ou des témoignages de ses proches, lorsque ces derniers ont déposé très vite après sa mort (soit entre1618 et 1621) et donc avant la mort du Saint, fin 1622, et la parution de ses premières biographies en 1624.
De cette façon, nous avons voulu montrer que François venait authentifier ce qui se disait et s’écrivait déjà de madame Acarie dès sa mort, par un témoignage tout à fait semblable. (Les dates des quelques témoignages postérieurs seront signalées en leur lieu ou dans les notes).

Admiration de François de Sales pour madame Acarie.

Dans une lettre de septembre 1620 à la fille aînée de madame Acarie, prieure au carmel d’Orléans, François écrit : « Oserais-je parler en confiance à votre cœur ? JE NE PENSE JAMAIS À VOTRE BIENHEUREUSE MÈRE QUE JE N’EN RESSENTE DU PROFIT SPIRITUEL »Œuvres, édition d’Annecy, T XIX, p. 343..
À elle seule, cette phrase justifie le titre annoncé de cette causerie : L’AMITIÉ SPIRITUELLE de François pour madame Acarie. En effet, tel est le signe auquel Thérèse d’Avila reconnaît la "vraie" amitié spirituelle : le souvenir de la personne aimée fait progresser dans l’amour de DieuCf. Chemin de perfection, ch. 4 à 7.. Or François de Sales écrit : « Je ne pense jamais à votre bienheureuse mère que je n’en ressente du profit spirituel ! »
Dans une lettre d’avril 1621 à Michel de Marillac, François de Sales écrit encore :

«On m’a dit que l’on avait écrit et fait imprimer sa vie […].Oh, quel profit elle rendra et même aux séculiers, si la pièce de son histoire du temps qu’elle fut au monde, a été bien représentée […]. J’ai un amour si plein de révérence pour cette sainte personne, et une si grande nécessité de réveiller souvent en mon esprit les pieuses affections que sa vue et sa très sainte communication ont excitées autrefois en moi, tandis que six mois durant j’étais presque son confesseur ordinaire»Œuvres, édition d’Annecy, T XX, p. 47..

Et à une personne inconnue, quelques mois plus tard (juin-août 1621) : « Oh, que je fis une grande faute de ne pas faire mon profit spirituel de sa très sainte conversation ! Car elle m’eût volontiers communiqué toute son âme, mais l’infini respect que je lui portais me retenait de l’enquérirŒuvres, édition d’Annecy, T XX, p. 116. ».
C’est le même regret que trois ans auparavant (25 mai 1618), le père Coton, alors célèbre pour avoir été confesseur d’Henri IV, puis de Louis XIII, avait exprimé : « L’une des grandes obligations que j’ai à Dieu est de m’avoir donné la connaissance d’une telle âme, la fréquentation et une familière communication avec elle. Et s’il y a quelque chose dont je me sente coupable , c’est de ne pas en avoir tiré le profit que je pouvais et devais »Procès de béatification (PB), Riti 2233-64v..
Ce que, par leurs regrets, François de Sales et le père Coton nous laissent pressentir du rayonnement de madame Acarie, le père Sans, autre célébrité de l’époque, l’explicite bien dès septembre 1619 :

« Elle illuminait par ses paroles les intelligences, elle allumait les cœurs, détrompait les âmes et changeait les intérieurs, de telle sorte qu’il n’y avait presque personne qui l’allât voir, qu’elle ne s’en retournât touchée extraordinairement par Dieu. Je puis dire en vérité que je ne l’approchais quasi jamais sans sentir extraordinairement je ne sais quoi de Dieu en mon cœur, et sans recevoir une nouvelle lumière de grâce »PB, Riti 2233-71v..

En somme, ceux qui l’approchaient, faisaient l’expérience des disciples d’Emmaüs : « Notre cœur n’était-il pas tout en feu quand elle nous parlait ?André Duval, La Vie admirable de sœur Marie de l’Incarnation, religieuse converse, Lecoffre, Paris 1893, p. 359. (Cf. Luc, 2432), en tout conforme à l’édition de 1621. ».

Quelques aspects de la physionomie spirituelle de madame Acarie.

François a remarqué son extrême discrétion sur les grâces qu’elle recevait.
Le père Jean de Saint-François aurait bien voulu en savoir plus sur madame Acarie, de la bouche même de François de Sales. Il rapporte :

« Quelques mois avant la mort de François de Sales, je lui demandai s’il avait eu quelque connaissance plus particulière des grâces extraordinaires que Dieu communiquait à cette sainte damoiselle et que ceux qui ont parlé d’elle ont laissées par écrit. Il me répondit franchement que non. Pour ce, me disait-il, que d’abord quand il approchait de cette sainte âme, elle imprimait en la sienne un si grand respect à sa vertu, qu’il n’eut jamais la hardiesse de l’interroger de chose qui se passait en elle, et n’avait voulu savoir de son intérieur rien plus que ce qu’elle lui en avait voulu communiquer de son propre mouvement – cela nous le savions déjà par une de ses lettres – Or, disait-il, elle parlait plus volontiers de ses fautes que de ses grâcesDom Jean de Saint-François, Vie du bienheureux Messire François de Sales, Jean de Heuqueville, Paris 1624, p. 163. ».

Oui, elle parlait plus volontiers de ses fautes que de ses grâces. Nombreux sont ceux qui l’ont constaté par eux-mêmes, au point d’avouer ne quasi rien savoir sur les grâces qu’elle reçut, mais de les avoir simplement pressenties.
Le père Duval qui la fréquenta plus de 20 ans le dit : « Pour ce qui est des visions et des révélations qui lui arrivaient pendant ses extases, on n’en a rien pu savoir, bien qu’elle en ait eu de grandes qu’elle appelait « vues de l’esprit » plutôt que « visions », usant de mots simples et bas pour abaisser et affaiblir ce qui était très grand et divin en elle »Duval, op. cit., p. 515..
De même, le père Binet, provincial des jésuites, autre personnalité marquante de l’époque, estime que « sa profonde et solide humilité a été le voile qui a couvert le Saint des Saints de son âme où Dieu prenait un singulier plaisir […] le plus savant n’en a guère su, à cause du soin incroyable qu’elle avait de couvrir les grâces éminentes que Dieu lui faisait sans cesseDuval, op. cit. p. 555 et PB, Riti 2233-65v. ».
La Mère Agnès de Jésus, une des premières prieures de Pontoise, qui accompagna en qualité d’infirmière la Bienheureuse dans sa dernière maladie, va dans le même sens. Elle nous dit que « sa grande et très rare humilité a fait qu’elle a caché tout ce qu’elle a pu de ses vertus, et qu’elle n’en montrait que le moins qu’elle pouvait, et rien que vertu commune, ayant en toutes ses actions un très grand soin que l’on ne vît en elle autre choseDuval, op. cit., p. 559. ».
Après les témoignages de deux prêtres et d’une religieuse, écoutons celui d’un laïc, conseiller d’État, monsieur Gauthier, qui la fréquenta lui aussi presque 20 ans : « Je l’ai vue plusieurs fois allant en carrosse comme en des extases qu’elle couvrait du nom de sommeil et assoupissement, tenant le secret de sa dévotion intérieure le plus caché qu’elle pouvait PB, Riti 2233-77r.».
Si bien que monsieur Brémond, dans l’ «
Histoire littéraire du sentiment religieux en France »,
a pu écrire:« De toutes les grandes mystiques, je n’en connais pas de plus silencieuse que madame Acarie et c’est là, me semble-t-il, le trait le plus original de sa merveilleuse histoire Henri Brémond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, Bloud et Gay, Paris 1923, T II, p. 233.».

François de Sales a aussi remarqué l’aveu spontané et appuyé de ses fautes.
Le témoignage de monsieur Gauthier se terminait ainsi : « Tenant le secret de sa dévotion intérieure le plus caché qu’elle pouvait, NE PARLANT JAMAIS QUE DE SES IMPERFECTIONS PB, Riti 2233-77r.». Nous allons pouvoir le vérifier par la lecture d’une lettre de madame Acarie adressée à un père spirituel ou à un supérieur !
Des nombreuses lettres qu’elle a écrites, seules quelques-unes sont parvenues jusqu’à nous. L’une d’elles, conservée au Carmel de Clamart, intéresse notre sujet. Vraisemblablement adressée à monsieur de Bérulle, comme le laisse supposer l’entête « Mon très cher Cousin », et la mention finale « puisque j’écris pour obéir » – il était l’un des trois supérieurs généraux du Carmel de France -, cette lettre doit dater des années de sa vie religieuse (1614-1618). Une lecture attentive le confirme.
La voici en son entier :

« M.T.Ch. C. (ce qui peut signifier Mon très cher cousin),
Que vous dirai-je, sinon que mes innombrables ingratitudes m’ont tant souvent éloignée de cette divine et actuelle présence [de Dieu], que souvent, sans m’en apercevoir, je me trouve toute d’une aliénation qui me fait précipiter suivant mon sens [jugement propre] ; dépourvue d’esprit intérieur, voyant mes fautes quand elles sont faites, et ne les prévenant pas comme je devrais, pour ne m’y laisser tomber ? J’y commets plusieurs autres excès, comme légèreté, inconstance, inutilité, perte de temps ; la nature s’amusant de bagatelles, et laissant les choses principales, contre même les bonnes résolutions que l’âme avait prises auparavant : je m’y trouve si faible, que c’est pitié de [voir] ma misère, ne pouvant parfois surmonter le moindre empêchement ; et tout le mal, mon Dieu, m’arrive pour n’avoir pas su faire bon usage de vos grâces. Les distractions et divertissements m’éloignent souvent de cette divine présence et familiarité avec Vous mon Seigneur ; et ce par mes innombrables ingratitudes. Je me trouve d’autrefois si abrutie et si sujette à ce corps, que l’esprit en est offusqué et moins libre pour s’élever à Dieu. Mais c’est bien pis, quand je rentre plus avant dans mon intérieur, où je ne vois ni actions ni œuvres où je me sois entremise, quoique par obéissance, où je n’aie bien manqué à Dieu, et que je ne m’y sois recherchée, encore que mon intention n’ait été telle. Ô mon Dieu, je Vous confesse que tous les jours je découvre en moi de nouveaux liens que je ne voyais pas auparavant. Pour l’oraison, je la fais souvent avec si grande nonchalance, que c’est pitié. Mon indévotion m’en fait quelquefois retirer, sous prétexte de révérence ou de charité. Autres fois j’y suis inutile et perdant le temps, et cela m’arrive quand l’âme n’est pas vide ; en quoi je reconnais le peu d’amour que je porte à Dieu. Ô bonté infinie, si je Vous étais fidèle et que je Vous servisse avec plus d’amour, je ne serais pas ainsi : d’autant que je crois, mon Dieu, que la fin principale de l’oraison est de se conformer entièrement à votre divine volonté, non pas pour y recevoir des consolations, ni goûts, ni sentiments, ou pour satisfaire notre esprit, mais pour ce qu’Il demande de nous, et pour y pratiquer la vertu ; comme au temps des sécheresses, y souffrir la fatigue du corps et de l’esprit, s’humilier lors de ce que peut produire la nature, comme distractions, inutilités, pensées déréglées et hors de raison ; ainsi faire bon usage de toutes les autres dispositions de l’âme. Hélas ! est-il possible, mon Dieu, que je croie ces vérités et que je les mette si mal en pratique ? Je sens un reproche, en mon intérieur, presque continuel, et une langueur de vivre séparée de cette actuelle et divine présence ; et de là vient tout mon mal. C’est pourquoi je vous supplie, au nom de Dieu, et par les entrailles de son infinie miséricorde, obtenir de Lui que je ne me sépare jamais plus de sa divine présence ; et je Le prierai pour vous. Excusez-moi, puisque j’écris pour obéir, et brûlez s’il vous plaît ce brouillon."

Comme vous avez pu le vérifier, il n’y avait aucune exagération dans les témoignages précédemment cités, et Saint François de Sales avait bien raison de dire qu’elle parlait plus volontiers de ses fautes que de ses grâces.

François de Sales profondément marqué par les confessions de madame Acarie
Loin d’imiter certains de nos contemporains qui ne verraient dans la lettre ci-dessus que l’expression d’une culpabilité maladive, le père Binet, un de ses confesseurs, y perçoit la preuve d’un grand amour :

« Elle avait une si grande intimité avec Dieu qu’à la moindre faute qu’elle faisait, elle sentait dans son cœur des reproches si pressants que rien plus.PB, Riti 2233-67r, n° 16.
En la confession, quoiqu’elle ne dît quasi rien, […] c’était d’un cœur si percé de douleur et avec tant de larmes qu’elle ne pouvait quasi parler.PB, Riti 2233-67r, n° 15.
Elle déclarait ses fautes », poursuit le Père Duval, « comme elle les pensait, sans les déguiser ou amoindrir aucunement ; et elle y était si exacte qu’elle disait jusqu’aux moindres imperfections qui n’étaient pas des péchés ; tellement, qu’assez souvent, en ses confessions, on ne trouvait pas matière d’absolutionDuval, op. cit., p. 479. »
.

Telle est bien l’une des expériences que fit François de Sales tandis qu’il était confesseur de madame Acarie. Et cela l’a tellement frappé, qu’après la mort de madame Acarie, par trois fois, il y est revenu en la nommant : en 1618 dans le 15ème des vrais entretiens spirituelsŒuvres, édition d’Annecy, T VI, p. 284., en Juin 1619 dans une lettre à Angélique Arnault, alors abbesse à MaubuissonŒuvres, édition d’Annecy, T XVII, p. 390., et enfin 48 heures avant sa propre mort, le 26 décembre 1622, lors de sa dernière conférence donnée aux sœurs de la Visitation à LyonŒuvres, édition d’Annecy, T VI, pp. 434 et 435., dont voici un extrait :

« L’on demande si en l’examen [de conscience] il ne faut pas distinguer les péchés véniels d’avec les imperfections. Il n’y a point de doute […] chères filles, qu’il ne soit très bon de le faire, pour ceux qui le savent. Mais de deux cents il n’y en a pas deux qui le sachent faire, les plus saints mêmes y sont bien empêchés ; ce qui est cause qu’on apporte de grands embarras et un amas d’imperfections en la confession, […] et cela met bien souvent les confesseurs en peine, car il faut qu’ils distinguent pour voir s’il y a péché, et par conséquent, matière d’absolution. Et vous dirai-je sur ce sujet, ce qui m’arriva un jour en confessant la bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation étant dans le monde ? Après l’avoir confessée deux ou trois fois, elle s’accusa à moi de plusieurs imperfections ; et ayant tout dit, je lui dis que je ne lui pouvais pas donner l’absolution parce qu’en ce dont elle s’accusait il n’y avait pas matière d’absolution, ce qui l’étonna grandement, parce qu’elle n’avait jamais fait cette distinction du péché d’avec l’imperfection. Voyant cela, je lui fis ajouter un péché qu’elle avait fait autrefois, ce que vous faites, vous autres. Elle me remercia de la connaissance que je lui avais donnée de ce que jusqu’alors elle avait ignoré. Vous voyez donc combien cela est difficile, car bien que cette âme fût fort éclairée, elle était restée néanmoins si longtemps en cette ignorance ».

François de Sales le dit lui-même : « Cette âme était fort éclairée », et il conclut : « Néanmoins, cette grande servante ne laissait pas d’être sainte ». Alors, y avait-il vraiment « ignorance » chez madame Acarie ? Tout dans son comportement la montre si mûre, si adulte, si clairvoyante ! N’est-ce pas plutôt que François de Sales est un théologien, qu’il connaît et applique la discipline des sacrements, qu’il se situe au niveau du droit ? Or madame Acarie est une amoureuse de Dieu, c’est un tout autre niveau !
« Considérant la libérale communication du Saint Esprit envers elle », écrit le Père Coton, « et le peu de fidélité, c’était l’un de ses termes, qu’elle mettait à y correspondre intérieurement, elle se tenait palpablement pour la plus grande imparfaite de la terre et me dit que cela lui était si évident que tout le monde ensemble n’aurait pas pu la persuader du contrairePB, Riti 2233-63r, 22 mai 1618. ».

L’Esprit Saint en madame Acarie.

Le père Coton vient de l’évoquer. Les théologiens le disent et Saint Jean de la Croix très spécialement, plus une âme est investie de la lumière divine, plus l’Esprit Saint prend possession d’elle et plus elle voit jusqu’au moindre de ses manques d’amour, et les déplore. Or, cette présence de l’Esprit Saint en madame Acarie était aussi évidente à ses contemporains qu’était manifeste la conviction qu’elle avait d’être une grande pécheresse.
Le père Sans ne tarit pas sur le sujet comme nous pouvons le voir au travers de ces quelques citations :

« Cette bienheureuse était si grande en capacité de nature et excellence de grâce et avait si abondamment l’Esprit de Dieu qui la régissait et possédait que Saint Jérôme lui-même en aurait fait un éloge semblable à celui de Sainte Paule.PB, Riti 2233-68r, septembre 1619.
C’est la vérité qu’elle avait grandement l’Esprit de Dieu et que plusieurs saints que nous estimons grands en l’Église triomphante, n’avaient pas [ici bas] en l’Église militante plus ni peut-être autant de pureté et de perfection qu’elle.PB, Riti 2233-72r, septembre 1619.
Elle était si prévenue de la grâce, ointe de la liqueur du Saint Esprit, et si recueillie en Dieu, qu’elle se trouvait en Lui et L’avait quasi en continuel sentiment ou vue.PB, Riti 2233-72r, septembre 1619
Seuls « ceux qui ont l’Esprit de Dieu qui est l’esprit qu’elle avait, et qui l’ont fréquentée, peuvent estimer à sa juste valeur sa sainteté et sa vertu »PB, Riti 2233-67v, mai 1618.. (transcription libre, selon le sens).

Nul doute que François de Sales ne fut de ces derniers. C’est lui, déjà, qui rapporte aux carmélites de Pontoise, l’anecdote suivante : il participait avec le père Beaucousin, prieur des chartreux de Paris, aux « assemblées que l’on faisait pour l’établissement de notre Ordre en France. Mettant son doigt sur la bouche d’une personne signalée qui voulait soulever bien des objections, le père Beaucousin dit : Écoutons ce qui nous sera dit par cette personne qui parle par l’Esprit de Dieu. Il entendait parler de notre bienheureuse sœur. Elle exposa ses pensées lesquelles furent reçues »2236-160v, déposition en 1632..
Mais il revient à François de Sales lui-même, d’avoir fait de madame Acarie, alors même qu’elle n’avait pas encore atteint sa pleine stature humaine et spirituelle, le plus bel éloge que l’on puisse faire ici-bas d’un chrétien !
« JE NE LA REGARDAIS PAS COMME MA PÉNITENTE MAIS COMME UN VAISSEAU QUE LE SAINT ESPRIT AVAIT CONSACRÉ POUR SON USAGE »Dom Jean de Saint François, op. cit., p. 164..
( Le mot « vaisseau », en ce temps-là, avait le sens courant de « vase ». François de Sales parle, ailleurs, des « vaisseaux de la veuve de Sarepta »Œuvres, édition d’Annecy, T IV, p. 122 – TAD, Livre II, ch. XI. ou d’un « vaisseau de porcelaine rempli de liqueur »)Œuvres, édition d’Annecy, T III, p. 84 – IVD, 2ème partie, ch. VIII..
JE NE LA REGARDAIS PAS COMME MA PÉNITENTE, celle que j’aide, que je conseille, que je conduis dans les voies du Seigneur, MAIS COMME UN VASE SACRÉ, consacré À L’USAGE DU SAINT ESPRIT, c’est-à-dire, à la fois plénitude d’Esprit Saint, demeure de l’Esprit Saint, – l’Esprit de Dieu habite en vous, dit St Paul aux Corinthiens (1 Co 3,16) – et instrument de choix au service, à l’usage de l’Esprit Saint pour son action dans le monde !
Le regard spirituellement très affiné de François de Sales a pénétré au cœur de la vie de madame Acarie, à la source de son ardent amour de Dieu et de son dévouement sans borne au prochain. Tout est dit dans cette phrase : « Vase que le Saint Esprit avait consacré pour son usage », et toutes les biographies à venir tenteront, sous une forme ou sous une autre, de l’expliciter.
Sur l’action de l’Esprit Saint en l’âme de madame Acarie, le père Duval, son premier biographe, avait déjà écrit d’admirables chapitres traitant de ses dons de science, de conseil, de piété, etc. Il n’a pas pu tout dire ! Aussi, arrêtons-nous sur une des caractéristiques de la prière de madame Acarie assez peu remarquée, mais qui a dû enchanter François de Sales. « Louer et glorifier Dieu pour ses miséricordes , dit-il, […] est un acte que tout homme est obligé de faire et duquel personne ne se peut exempter. On ne peut nier le devoir qu’un chacun a de louer Dieu pour ses bienfaits […]Œuvres, édition d’Annecy, T IX, p. 329. », et ceci en conformité avec l’Écriture Sainte. Dans la lettre aux Éphésiens, St Paul n’écrit-il pas :
« L’ Esprit Saint a été envoyé pour préparer la rédemption du peuple que Dieu s’est acquis pour la louange de sa gloire ? » (1,14) Or, madame Acarie a été une âme de louanges et d’actions de grâces !

Prière de louange et d’action de grâce.

Sollicitée pour aider diverses personnes à prier, elle a livré, par écrit, sa propre prière, dont voici quelques extraits, volontairement longs pour bien souligner que si madame Acarie, en se regardant, se voyait fort pécheresse, en regardant Dieu, elle n’avait pas assez de mots pour le bénir et le louer.

« Ah, mon Dieu, s’il m’était possible d’être transformée en tous les cœurs et affections des saints personnages pour Vous louer et remercier dignement comme Vous le méritez et en êtes digne.
Je me réjouis et me complais infiniment en cet exercice.
Je Vous rends des actions de grâces infinies, ô mon doux Jésus de cette trop grande charité que Vous m’avez montrée lorsque Vous êtes descendu du ciel en la terre et avez daigné pour moi être enveloppé de langes, reposer dans la crèche, et la mangeoire des bêtes suit le récit abrégé de toute la vie du Christ.Les Vrays Exercices de la bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation composéz par elle-même. Très propres à toutes les âmes qui désirent ensuyvre sa bonne vie. (V.E.), Denis Moreau, Paris 1623, folio 13v.
Je Vous rends, Seigneur, quinze mille louanges, quinze mille grâces et quinze mille bénédictions, de ce qu’il Vous a plu de me créer à votre image et ressemblance, de m’embellir et de m’enrichir de votre similitude, de m’accorder la raison et de me rendre capable de la vie éternelle.V.E., op. cit., folios 29v-30r.
Faites-moi donc la grâce, mon bien-aimé Seigneur, de pouvoir Vous aimer par les mérites de votre Sainte Mère, […] de tous les chœurs des anges, […] de tous les Saints et les élus afin de pouvoir Vous louer, bénir, aimer et embrasser de tout mon cœur : car c’est ce que je désire, que je recherche, je demande et prétends obtenir, Vous offrant toutes mes actions et intentions à cette finV.E., op. cit., folio 33v. »
.

À cette action de grâces, elle voudrait unir toute l’humanité, dans une vision de l’Église qui était celle de son temps :
« Mon très débonnaire Jésus, […] convertissez les pécheurs, réduisez à la vérité les hérétiques et les schismatiques, illuminez les païens qui vous ignorent, afin qu’étant tous assemblés en une même Église, ils vous louent et glorifientV.E. op. cit., folio 21v. ».
De même elle voudrait s’unir à l’action de grâces des saints du Ciel :
« Je m’adresse à vous, tous les Saints et Saintes du Paradis, et à vous tous bienheureux esprits angéliques, et je vous supplie de me favoriser, de m’assister et de m’aider par vos saintes prières […] afin que grâce à vous, je plaise à mon Bien-Aimé et sois toute selon son cœur, le louant et le glorifiant ici-bas sur la terre, comme vous le faites au cielV.E. op. cit., folio 21r. ».
Dans son humilité, madame Acarie ne se doutait pas qu’elle était mise au rang des Saints déjà sur cette terre, par certains et pas des moindres !

La Sainteté de madame Acarie.

Voici ce que François de Sales confie aux carmélites de Pontoise lors d’une visite :

« Il nous dit – c’est la mère Prieure, Marie de Saint-Joseph qui parle, mais la mère Jeanne le dit aussi en d’autres termes – que l’allant voir un jour qu’elle avait été saignée, il trempa un mouchoir dans son sang et qu’il le gardait avec révérence comme une relique, ce qui fait voir l’estime que ce saint prélat avait de cette bienheureuse! Et ce qui est d’autant plus remarquable, c’est que l’on n’a jamais vu qu’il ait fait quelque chose d’approchant pour quelque personne qui soit, encore qu’il eut la connaissance de toutes les âmes qui étaient en réputation de sainteté PB, Riti 2236-161r, déposition en 1632.».

Car François de Sales est venu cinq fois – c’est la mère Angélique Arnault qui l’assure – faire ses dévotions, comme on disait alors, au tombeau de madame Acarie. Les sœurs ont rapporté plusieurs de ses propos, au procès de béatification de la future bienheureuse (1632).
En voici quelques-uns, toujours de la bouche de la mère Marie de Saint-Joseph :

« Je rapporterai pour preuve de l’estime que l’on faisait de cette bienheureuse, ce que nous avons entendu de la bouche du bienheureux François de Sales, évêque et prince de Genève. Un jour, il vint exprès en cette ville et en ce monastère pour y faire ses dévotions à cause du saint dépôt qui y est, ainsi qu’il le témoigna. Il dit la sainte messe, il nous donna une prédication où il dit en son avant- propos qu’il avait pensé, venant en ce lieu, d’y offrir un petit monastère, du genre des ex-votos que l’on faisait à Milan, au tombeau de Saint Charles, les uns offrant des chefs d’argent [reliquaires?], d’autres des châteaux et d’autres choses. Que pour lui, il avait eu le désir de nous offrir un petit monastère où Saint Joseph serait le supérieur […]. Il poursuivit sur ce sujet excellement bien, comme l’on sait qu’il faisait en ses prédications. Après la prédication, il nous a parlé et dit plusieurs choses des vertus de notre bienheureuse sœur, particulièrement de son humilité […] »PB, Riti 2236-160r et v..

Par son comportement, à savoir : « prélèvement d’une relique » du vivant de madame Acarie, nombreuses visites à son tombeau, avec le désir de l’honorer à l’égal de celui du grand saint Charles Borromée, François de Sales prouve assez qu’elle était à ses yeux, une sainte authentique. Il l’affirmera sans ambages, en conclusion du sermon prononcé le 3 mars 1622 . Il traitait de la pauvreté spirituelle :

« Cette pauvreté spirituelle a été exactement pratiquée en cet âge par un grand Saint et une grande Sainte : par l’un concrètement, et par l’autre en désir et affection. Je veux parler du bienheureux François Xavier, que l’on est sur le point de canoniser pour sa grande sainteté de vie [de fait, la canonisation aura lieu neuf jours plus tard], lequel à l’heure de sa mort ne trouva ni maison, ni nourritures propres à le sustenter, car il mourut près de la Chine, en un pauvre lieu, abandonné de tout secours humain ; et au milieu de tout cela, le cœur de ce grand serviteur de Dieu se fondait de joie de se voir réduit en tel état. – Ce que considérant, la bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation estimait qu’il avait eu un bien grand bonheur, et disait qu’elle désirerait mourir comme ce Bienheureux, dénuée de tout appui humain, voire même divin, se contentant de la grâce ordinaire que Dieu donne à toutes ses créatures. Aussi cette GRANDE SAINTE ne pouvant mourir effectivement en cette pauvreté évangélique, y mourut du moins par désir et affection »Œuvres, édition d’Annecy, T X, p. 297..

Ces confidences sur les derniers moments de la bienheureuse, François de Sales a dû les recevoir des sœurs de Pontoise, lors de ses visites au tombeau !
Nous voilà arrivés au terme annoncé de cette causerie : l’affirmation pure et simple de la sainteté de madame Acarie par François de Sales. Une parole de ce dernier peut résumer tout ce que nous venons d’entendre : « En somme, je suis AMATEUR et ADMIRATEUR de cette sainte âme-là. »Œuvres, édition d’Annecy, T XX, p. 48. Lettre à Michel de Marillac, 24 avril 1621.
Tel est le portrait que François de Sales nous livre de son amie, entre 16 et 20 ans après leur unique et longue rencontre de plusieurs mois à Paris. Il est l’expression de ces véritables amitiés spirituelles que François de Sales décrit ainsi dans une lettre à la fille aînée de madame Acarie : « C’est une qualité des amitiés que le ciel fait en nous, de ne jamais périr, non plus que la source dont elles sont issues ne tarit jamais et que la présence ne les nourrit non plus que l’absence ne les fait languir ni finir, parce que leur fondement est partout puisque c’est DieuŒuvres, édition d’Annecy, T XIX, p. 343. Lettre de septembre 1620. ».