Esquisse du portrait spirituel de sœur Marie de l’Incarnation

Esquisse du portrait spirituel de sœur Marie de l’Incarnation

C’est au travers de l’étude minutieuse de treize dépositions de six Mères et de sept sœurs tant du carmel d’Amiens, lieu d’entrée en religion de Notre Bienheureuse que de celui de Pontoise où elle vécut un an et quatre mois et où elle acheva son « exil » le 18 avril 1618 à cinquante deux ans, que je vais vous camper l’esquisse du portrait spirituel de la Bienheureuse Marie de l’Incarnation.
Afin de ne trahir ni les témoignages des Mères et des sœurs, ni la vie de religieuse de Notre Bienheureuse, il m’est apparu nécessaire non seulement de replacer la naissance de Barbe Avrillot dans son contexte historique mais aussi de voir dans une première partie tout le cheminement d’intériorité de sa foi dans le monde comme prémices à son entrée dans l’ordre qu’elle a introduit en France.
Madame Acarie fut ce personnage aux multiples facettes : à la fois épouse, éducatrice de six enfants, servante du prochain en toutes circonstances, subissant la disgrâce de son époux condamné à l’exil et à la ruine, réelle femme d’entreprise dans l’établissement matériel des couvents ainsi que son aide spirituelle.
Dans une autre partie nous verrons que son entrée en religion n’est pas le fruit du hasard mais s’enracine dans une pratique religieuse sincère, vécue en confiance totale en Dieu. Nous découvrirons comment sa vie intérieure rayonna de tous ses feux au milieu de la communauté des sœurs.

ESQUISSE DU PORTRAIT SPIRITUEL DE SŒUR MARIE DE L’INCARNATION

Conférence de Blandine DELAHAYE

Révérende Mère Prieure Thérèse Marguerite, Monsieur le Président de l’Association de Madame Acarie, mes Sœurs, mes Pères, Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, prendre la parole dans ce lieu de recueillement où depuis le 13 avril 1610 résonnent les prières ferventes silencieuses ou chantées des Mères Prieures et des sœurs à la louange de Dieu est une gageure. Aujourd’hui encore, règne dans ce monastère, l’odeur de sainteté de la Bienheureuse Marie de l’Incarnation.

Depuis de nombreuses années, l’édition critique des Œuvres complètes du Cardinal de Bérulle initiée par le Père Jean Dujardin m’amène en tant que chercheur, membre du Comité Bérulle à préparer l’édition de La Correspondance. J’aurai donc pu vous tracer le portrait de Madame Acarie, instigatrice et actrice avec Pierre de Bérulle de l’introduction du Carmel thérésien en France. Mais, suite à nos entretiens de travail sur les lettres ici-même, l’archiviste de la « Maison », sœur Anne-Thérèse me demanda de travailler sur le procès in specie ou apostolique (entre 1630 et 1633) de Marie de L’Incarnation en vue de sa béatification. Ce fut pour moi un défi ! Devais-je accepter ? En étais-je capable ? Après des encouragements réitérés, je me suis lancée avec ardeur dans l’entreprise. Aussi, Révérende Mère Prieure, je tiens à vous adresser l’expression de toute ma profonde gratitude pour m’avoir permis de me pencher sur des documents dits de première main qui me permettent d’étayer aujourd’hui mon propos. La transcription des interrogatoires du procès en vue de la béatification nous permet de mieux cerner certains aspects de la vie de Madame Acarie tant au monde que dans sa vie religieuse. Je me référerai essentiellement aux treize témoignages de carmélites, ses compagnes.

Je vais donc vous camper l’esquisse du portrait spirituel de la Bienheureuse Marie de l’Incarnation qui émerge du souvenir qu’elle laissa aux Mères et aux sœurs qui l’entourèrent et l’accompagnèrent lors de ses maladies durant les quatre années seulement de sa vie religieuse mais qui perdure au-delà des siècles. Afin de ne trahir ni les témoignages des Mères et des sœurs, ni la vie de religieuse de Notre Bienheureuse, il m’est apparu nécessaire non seulement de replacer la naissance de Barbe Avrillot dans son contexte historique mais aussi de voir dans une première partie tout son cheminement d’intériorité de sa foi dans des pratiques religieuses dans le monde comme prémices à son entrée dans l’ordre qu’elle a introduit en France. Madame Acarie fut ce personnage aux multiples facettes : à la fois épouse, éducatrice de six enfants, servante du prochain en toutes circonstances, subissant la disgrâce de son époux condamné à l’exil et à la ruine, réelle femme d’entreprise dans l’établissement matériel des couvents ainsi que son aide spirituelle. Dans une autre partie nous verrons que sa nouvelle vie n’est pas le fruit du hasard mais bien enracinée dans une pratique religieuse sincère, vécue en confiance totale en Dieu. Nous découvrirons comment sa vie intérieure rayonna de tous ses feux au milieu de la communauté des sœurs.

En introduction, je préciserai que sa vie se situe dans la période charnière entre les guerres de religion et « le siècle des saints »où l’on ne pensait qu’à avoir recours à Dieu. Rappelons-nous que le massacre de Vassy, le 1 er mars 1562 marque le début des guerres de religion entre catholiques et protestants qui dureront plus de trente cinq années. Elles ne s’achèveront qu’en 1598 avec l’Edit de Nantes.

Barbe Avrillot, née quatre ans après Vassy est bien fille de cette guerre civile. C’est au cœur même de cette lutte fratricide que cette parisienne passera son enfance, son adolescence et les trente premières années de sa vie. Au massacre de la Saint Barthélémy, elle a six ans. En 1582, à seize,elle prend pour époux le maître des comptes Pierre Acarie son aîné de six ans. A vingt deux ans, elle est témoin en 1588, de la Journée des Barricades à Paris au cours de laquelle est fait à Henri de Guise, chef des catholiques, un accueil triomphal qui oblige Henri III, avec une notoire prudence politique à fuir la capitale. Elle a vingt cinq ans, lorsque son époux Pierre Acarie participe au groupe des « Seize de la Ligue » qui gouvernent Paris, qui condamnent à mort secrètement Barnabé Brisson, premier Président au Parlement de Paris, qui le font saisir et pendre dans la chambre du Conseil le 15 novembre 1591. A la suite de l’établissement du roi Henri IV, elle subit, en 1594 les dures épreuves de la disgrâce de son mari. Pierre Acarie condamné à l’exil et à la ruine. A vingt huit ans, avec une énergie farouche, elle luttera pour la survie matérielle de sa famille.

Il ne faut pas laisser de côté le phénomène sociologique de la naissance de la Réforme catholiquedont Barbe Acarie est une des âmes de premier plan. Pourquoi ? En effet la victoire, après sa conversion d’Henri IV en 1594, a entraîné des bouleversements dans les consciences et dans les comportements. Une immense soif de piété et de morale qui avait animé les milieux de la Ligue, s’épanouit avec ampleur. C’est dans le milieu d’anciens ligueurs, celui précisément de Barbe Acarie, que le noyau initial de la Réforme catholique a vu le jour. Ce noyau s’est cristallisé autour d’une élite dont l’élément essentiel est la noblesse de robe ou si l’on préfère la bourgeoisie d’offices, de hauts fonctionnaires que leur formation, leur carrière, leur culture auraient prédisposés au service inconditionnel de l’état monarchique si leur foi renouvelée à l’époque de la Ligue ne leur avait pas suggéré des voies nouvelles. Appartiennent à ce milieu des familles alliées ainsi les Acarie, les Bérulle, les Marillac, les Séguier.

Tout cela met bien en lumière combien Madame Acarie, née Barbe Avrillot, en religion Marie de l’Incarnation tient une place d’exception, à plus d’un titre exemplaire, dans l’histoire des mentalités du XVII ème siècle et dans l’histoire des femmes de ce temps. A travers elle, transparaît la formation spirituelle et l’état d’esprit de ce milieu catholique ligueur au moment de la publication des écrits de sainte Thérèse d’Avila.

Charles IX régnait sur la France depuis six ans lorsque Barbe Avrillot vit le jour à Paris, le vendredi Ier février 1566. Son père Nicolas Avrillot, seigneur de Champlatreux près Luzarches était maître des comptes de la Chambre de Paris et chancelier de la Reine Marguerite de Navarre. Homme de bien fort attaché à la foi catholique, ce fut pour lui comme pour bien d’autres, le motif d’entrer dans la Ligue. Il s’y ruina et après le décès de son épouse devint prêtre. Sa mère Marie Luillier avait déjà eu des enfants morts en bas âge. Aussi devenue enceinte à nouveau, elle fit vœu d’habiller de blanc l’enfant qu’elle portait jusqu’à l’âge de sept ans.

Dès le sein de sa mère, la petite Barbe, consacrée à Dieu, fut baptisée le jour de la Purification de la Sainte Vierge en l’église Saint Merry sa paroisse. A sept ans, comme de coutume, de blanc vêtue, sa mère la mena à Notre-Dame de Liesse dans le diocèse de Laon, où elle donna les habits blancs à une pauvre orpheline. Dès lors sa mère l’habilla de couleur.

Elle reçut une éducation fort chrétienne. Dès quatre ans, conduite par sa mère à la chapelle extérieure des Chartreux à Paris, elle rencontra Monsieur Gallemant pour la première fois. Elle recevait déjà des grâces particulières. En 1578, elle fit sa Première Communion et reçut le sacrement de Confirmation très jeune.

Comme beaucoup de jeunes filles de la société de son temps, très tôt séparée de ses parents, elle est éduquée par les Clarisses de l’Abbaye de Longchamp où elle retrouve l’une de ses tantes religieuses, Elisabeth Luillier. Cette dernière et sa maîtresse des novices Jeanne de Mailly lui apprirent à méditer sur les mystères de la vie de la mère de Dieu en récitant le chapelet et en lisant les Evangiles. L’ordre et la régularité qui régnaient dans la maison l’aidaient à tendre à la dévotion et à servir Dieu librement. Sa présence en ce lieu lui révéla sa propre vocation religieuse. Elle commença à mettre cette maxime en pratique : on ne doit jamais paraître ému d’aucune affaire à moins que la gloire de Dieu n’y soit intéressée.

Mais, vers 1580, sa mère la rappela à la maison paternelle. Elle proposa à sa mère de la laisser entrer chez les Augustines de l’Hôtel-Dieu pour y être religieuse afin de soigner malades et pauvres. Mais, le refus si catégorique et si opiniâtre de sa mère la pousse à différer l’accomplissement de ce désir et disait : Puisque mes péchés m’ont rendue indigne du titre glorieux d’épouse de Jésus-Christ, il faut bien que je me contente d’être sa servante dans un état inférieur.

Cependant elle témoignait du mépris pour les choses du monde. Son excès de dévotion déplaisait fort à sa mère. Aussi elle n’hésitait pas à la traiter de « grossière » et lui défendait de paraître en sa présence. Autre exemple, durant l’hiver très froid de 1581-1582 elle empêcha sa fille d’approcher du feu. Elle la laissait s’habiller près d’une porte où le froid se faisait durement sentir. Ses pieds gelèrent. Pour la guérir, on lui enleva des os !

A seize ans, ses parents décidèrent de la marier à Pierre Acarie, vicomte de Villemore, fils d’un conseiller du Roi qui possédait une fortune considérable surtout terrienne en Champagne. Pierre est maître des comptes, ardent défenseur de la cause catholique. Au travers des témoignages recueillis, en particulier celui de Mère Françoise de Jésus (de Fleury) du couvent d’Amiens, nous apprenons que Monsieur Acarie, fils unique de sa maison et seul héritier de très grands biens avait été élevé à la piété. Il avait grand plaisir à fréquenter les personnes ecclésiastiques. Il était assidu aux offices divins, récitant les heures canoniales. Il assistait aux sermons et fréquentait les sacrements. Il ne s’occupait qu’à son étude et aux œuvres de piété. Il se montra fort charitable envers les pauvres prêtres bannis d’Angleterre. Il engagea ses moyens et sa vie pour la querelle de la foi. Le mariage eut lieu le 24 août 1582, jour du dixième anniversaire du massacre de la Saint Barthélemy.

Mais, il appartient au groupe des « Seize de la Ligue » qui après la mort d’Henri III fait régner la terreur dans Paris. Le zèle de Pierre Acarie est tel qu’il est surnommé « le laquais de La Ligue ». Henri IV lui fait payer sa conduite et l’exile . Barbe Acarie prend les affaires de la famille en main et devient femme d’affaires.

Epouse attentive et dévouée, Madame Acarie était très obéissante et respectueuse à l’endroit de son mari, très dépendante de ses volontés. Elle le servait en ses maladies. S’il désirait quelque chose de contraire à sa santé, elle n’osait pas lui contredire. Alors elle faisait venir quelque personne qui eût du pouvoir sur lui afin de lui faire changer d’avis et reconnaître que ce qu’il avait demandé lui ferait plus de mal que de bien. Elle avait une si absolue dépendance de son mari qu’elle n’eut osé sortir de la maison. Elle eut quitté la communion et tous ses exercices de dévotion pour obéir à son mari. Madame Acarie avait une infinité d’emplois pieux auxquels son mari trouvait bon qu’elle s’engageât puis changeant d’avis il s’en fâchait, puis il voulait qu’elle les reprit. Il disait : « puisque sa femme devait être sainte que c’était lui à la bien mortifier pour lui aider à l’être. Il en faisait bien son devoir ». A quoi elle obéissait avec une grande égalité d’esprit que l’on voyait bien que toutes choses lui étaient indifférentes en l’obéissance. Elle pratiquait cette vertu simplement reconnaissant également en toutes choses la disposition divine à laquelle elle se conformait entièrement.

Madame Acarie fit voir l’abondance de sa charité et affection à l’endroit de son mari sans que ses continuelles contrariétés la modéra. Pour plaire à son mari, elle s’habilla avec soin, brilla dans le monde tout en conservant une vive piété.

Elle devint l’éducatrice zélée de ses six enfants en huit ans. Elle liait austérité, sévérité et piété pour les faire progresser autant en vertu qu’en sciences. Elle disait : j’élève mes enfants de manière à ce qu’ils puissent suivre leur vocation à quelque état que la Providence les appelle. NicolasNicolas naquit le 22 mars 1584. fut élevé aux collèges de Clermont, de Calvi et de Navarre. PierrePierre naquit le 14 mars 1587. devint pénitentiaire et official de l’archevêque de Rouen. JeanJean naquit le 6 février 1589. entra dans les Ordres. Elle aura trois filles : MarieMarie naquit le 5 juillet 1585. Elle devint prieure du monastère d’Orléans jusqu’à sa mort en juillet 1642. en religion Marie de Jésus se trouvait au Carmel d’Amiens en 1615 lorsque sa propre mère y fit profession. L’année suivante elle est élue sous-prieure le restera jusqu’en juillet 1620 ; MargueriteMarguerite naquit le 6 mars 1590. En 1615, sous-prieure à Tours devint prieure en 1618. En 1620, elle est envoyée à Bordeaux et en 1622 à Saintes. Prieure du Carmel de la rue Chapon en 1624 et y meurt le 24 mai 1660. en religion Marguerite du Saint-Sacrement entre au Carmel de Paris en 1605, y fait profession le 18 mars 1607 ; GenevièveGeneviève naquit le 22 février 1592. En 1620, elle fonde le Carmel de Chartres et y reste vingt trois ans. Puis est élue prieure du Carmel de Sens dix-huit mois avant sa mort qui survint le 12 septembre 1644. en religion Geneviève de Saint Bernard, prit l’habit le 24 juin 1607 à Paris et fit profession le 25 mars 1609 et demeura au premier couvent jusqu’en 1617. Puis, elle devint sous-prieure de la rue Chapon.

Elle élève ses filles auprès d’elle dans la crainte de Dieu et en la connaissance des choses de la foi. Elle a tenu à former leur caractère avec une exigence extrême mêlée de douceur. Toute repose sur le respect absolu de l’autorité de la mère. Elle développe en elles le refus du mensonge, l’esprit de mortification, la dévotion du dimanche. Ainsi elle les instruisait à recevoir Notre-seigneur dignement. Elles communiaient aux fêtes principales de Notre-Seigneur et de la Vierge. A table nous savons par les témoignages qu’elle exigeait encore que les enfants ne disent jamais leur goût et qu’ils ne se rendissent difficiles en aucune chose. Une de ses filles qui n’avait que dix ans fit un jour paraître son dégoût pour un mets qu’on avait servi. Sa mère le lui fit donner à tous les repas pendant quinze jours… Sa seconde fille aimait les fruits, pour lui apprendre à réprimer ses désirs sa mère les lui redemandait quelque-fois…Si elle s’apercevait qu’elle les mangeait trop vite, elle les faisait desservir à l’instant. La tenue vestimentaire est sans vanité mais selon celle des personnes de leur rang. Mais, elle les habille sans étoffe de soie.

La soumission de la volonté est faite de manière exigeante. Ainsi Marie la fille aînée témoigne d’une scène plutôt mortifiante mais elle la considère salutaire : « elle nous exerçait fort en tous les sujets où elle pouvait reconnaître ou se douter de nos désirs ». Ainsi lors de l’exil de son père Pierre Acarie, vivant alors à la campagne, un jour, elle décide d’aller dans la ville voisine avec sa mère : « Comme elle m’eut dit ce qu’elle désirait, je témoignai avoir affection d’y aller, ce qu’elle, ayant remarqué sans me rien dire, étant dans le carrosse, le cocher touchant les chevaux, me fit descendre me disant qu’elle ne désirait pas que j’y allasse. Après être remontée à notre chambre et repris mon ouvrage, comme n’y pensant plus, elle me dit qu’elle s’était ravisée, que je montasse dans le carrosse dont il me semble qu’elle me fit encore descendre pour voir si je ne témoignais point aucun ressentiment et peine. Il n’en fallait aucunement faire paraître, autrement nous eussions eu une très forte réprimande. Elle désirait que nous fussions en toute chose dans l’indifférence ».

Elle exige de ses filles le respect des domestiques. Ainsi elle voulait que ses filles parlassent aux serviteurs et aux servantes de la maison fort doucement et humblement  qu’en même ce n’eût été qu’un laquais ; de sorte qu’elles n’eussent pas osé lui dire : « Faites ceci ou cela », mais « Je vous prie » ou « S’il vous plaît » autrement elles en étaient reprises, et le laquais avait ordre de ne point leur obéir sans cela. Elle ne voulait pas qu’aucun de la maison les appelât autrement que par leur nom de baptême, sans adjonction de « Mademoiselle ». Pour les former à l’humilité, elle éprouvait l’amour-propre de l’une ou de l’autre en l’obligeant à pratiquer des tâches domestiques. L’une d’elle témoigne ainsi :  « Elle tâchait de me faire pratiquer ce à quoi j’avais répugnance comme de balayer un degré où tout le monde allait et venait. Elle devina que j’espérais les heures où l’on pourrait me moins voir et pour cela je fermais une porte ; elle fut soigneuse de mortifier mon inclination et sentiment me le faisant faire devant tout le monde ».

Quel est le programme quotidien des petites Acarie? Dès leur enfance leur mère commençait à les ployer et instruire à toutes sortes de vertus. Un peu plus grande elle les faisait lever à sept heures et après à six « voulant qu’aussitôt qu’elles seraient levées et pendant qu’on les habilleraient elles disent les sept psaumes pénitentiaux avec la fille de chambre; ou bien étant plus âgées elle leur faisait lire quelque livre de dévotion. Etant habillées elle les faisait aller à la messe laquelle il fallait ouïr à genoux, petits et grands, au moins depuis l’âge de sept ans et durant qu’on la célébrait, réciter l’office de la Vierge ; et leur fit continuer cet exercice jusqu’à ce qu’elle les vît capables de s’occuper intérieurement aux mystères qui y sont représentés, leur en donnant elle-même la pratique. Sur les trois heures après dîner elle leur en faisait dire leurs vêpres au logis et le soir après souper, lire la vie des saints et à neuf heures dire les Litanies, puis après l’examen de leur conscience se coucher et avoir un grand soin que ces exercices ne fussent aucunement interrompus sachant combien ils servent l’âme pour l’habituer de bonne heure au service de Dieu ». Selon leur témoignage repris par André Duval on peut dire que les petites Acarie ont été élevées dans le cadre domestique comme des petites nonnes. Leur mère les a mises sur le chemin qui conduit au monastère, au Carmel où elles entreront. Mère Marie de Jésus, Mère Marguerite du Saint Sacrement et Mère Geneviève de Saint Bernard y vivront une vocation authentique.

Elle avait grand soin que rien ne se passa en sa maison contre la volonté de Dieu et que les occupations domestiques divertissent ses serviteurs de leur devoir envers Dieu. Ils devaient observer étroitement les commandements de la Sainte Eglise. Ils devaient entendrent la messe tous les jours. Ils devaient aller à confesse et à la Sainte Communion tous les premiers dimanches du mois. Elle faisait régner entre eux douceur d’esprit et égale charité. S’ils étaient malades, elle les soignait, elle les pansait, elle leur portait à manger même s’ils étaient atteints de la peste. Elle leur parlait de Dieu pour les encourager à la patience et à l’obéissance aux ordonnances des médecins. Elle avait, jusqu’à la fondation du premier monastère du Carmel en France, à son service, une fille Andrée Levoix. Celle-ci contribua à l’avancement spirituel de sa maîtresse, en effet elles avaient une commune inclination à la piété. Elles vivaient ensemble dans une continuelle pratique de vertus, et en une sainte émulation. Elles communiquaient de leur intérieur, de la pratique des vertus et des connaissances que Dieu leur avaient données à l’oraison. Elles s’accusaient au soir l’une à l’autre des fautes qu’elles avaient commises durant la journée. Elles vivaient en cette union non comme maîtresse et servante mais comme sœurs. Devenue sœur Andrée de Tous les Saints, elle pratiqua toutes les vertus religieuses avec perfection.

En son hôtel de la rue des Juifs, maintenant rue Ferdinand-Duval, Barbe Acarie tenait salon où sous couvert de manières mondaines, l’on s’entretient de piété, de dévotion et de recherche de Dieu. Ce groupe hétéroclite se compose de femmes du monde, de magistrats et d’hommes prestigieux du monde ecclésiastique. Parmi les femmes du monde on peut citer la Marquise de Maignelay, sœur de l’Evêque de Paris ; Madame de Sainte Beuve ; Madame Seguier d’Autry ; la Marquise de Bréauté, future carmélite ; Mademoiselle d’Abra de Raconis, la convertie. La magistrature représentée par Michel de Marillac, futur surintendant des finances et garde des sceaux qui deviendra le futur chef du parti dévot ; René Gaultier, avocat au grand conseil ; Nicolas de Soulfour qui sera oratorien et Nicolas Brulart de Sillery. On y retrouve également les futurs supérieurs des carmélites de France nommés par la bulle du 13 novembre 1603 : les Pères André Duval, qui composera en 1621 « la vie de Madame Acarie » ; Jacques Gallemant, qui prêchant le Carême à Saint Gervais entre en relation avec Barbe Acarie dès 1597 ; Pierre de Bérulle, introducteur des carmélites en France et fondateur de l’Oratoire. A ces ecclésiastiques s’adjoignent le minime Antoine Estienne, traducteur de Tauleur ; des capucins Benoîts de Canfeld, Pacifique de Souzy, Archange de Pembroke ; rejoint en 1602 par François de Sales puis l’année suivante par les jésuites Pierre Coton et Etienne Binet. En ce salon, l’idée de fonder en France le Carmel de Sainte Thérèse d’Avila prend consistance. 

Je voudrais rendre hommage à Catherine d’Orléans-Longueville Fille de Léonor d’Orléans, duc de Longueville et de Marie de Bourbon duchesse d’Estouteville, comtesse de Saint Pol, elle est la sœur d’Henri I er de Longueville futur époux d’Anne-Geneviève de Bourbon-Condé.qui lui donna son existence juridique. C’est elle qui se pose en négociatrice auprès d’Henri IV. Cet acte religieux se double d’un acte politique, il faut l’accord du Roi. En effet, la réconciliation avec l’Espagne réalisée après la signature du traité de Vervins en 1597 est très fragile. Catherine joue un rôle essentiel, elle sut le convaincre malgré ses réticences, elle plaide habilement en proclamant : « se sont de pauvres religieuses qui demeureraient en une clôture fort étroite ». En France, personne ne peut tenir ce rôle. La signature des lettres patentes date du 18 janvier 1602, leur enregistrement a lieu le 12 octobre de la même année. A Rome, la bulle d’institution du Pape Clément VIII est fulminée le 13 novembre 1603. Cet ordre cloîtré espagnol est introduit par Barbe Acarie, femme du monde qui a bénéficié de la confiance de plusieurs personnalités éminentes de son temps et qui a été aidé par une femme de haut rang Catherine d’Orléans-Longueville dont l’appui auprès d’Henri IV a été décisif. A la suite de la lecture du Chemin de perfection de la Mère Thérèse de Jésus, Sainte Thérèse d’Avila, nouvellement traduit de l’espagnol par Jean de Brétigny, Barbe Acarie a une apparition commentée par le Père Coton : «  Comme elle était en oraison, voici la Sainte Mère qui lui apparut visiblement et l’avertit que Dieu voulait qu’on s’employât à fonder en France des monastères de son ordre ».

Il faut chercher les mères et sœurs espagnoles et les conduire en France. Alors des messieurs dévots en particulier Jean de Brétigny et après Pierre de Bérulle accompagnés de dames françaises accomplissent le voyage d’Espagne, entreprise fort périlleuse. Brétigny prend la mer à Nantes le 19 septembre 1603. Se rend à Burgos et Valladolid sans succès. Le 10 février 1604, Bérulle part comme négociateur. Après d’innombrables tractations, le 2 mai 1604, les carmes espagnols autorisent le départ de six religieuses. Enfin le 15 octobre 1604, les carmélites espagnoles accompagnées de la princesse de Longueville, de Madame Acarie et de Monsieur de Bérulle, entre dans Paris. Le 17, elles prennent possession de ce qui sera le premier carmel de France : le carmel du Faubourg saint Jacques. A la mort de Madame Acarie, il y aura 24 carmels. Paradoxe, Barbe Acarie reste dans le monde. Il faudra qu’elle attende dix ans pour réaliser le vœu qui avait été le sien : être religieuse. La mort de Monsieur Acarie intervient le 17 novembre 1613. Alors cette femme veuve entre au sein de l’ordre dont elle avait été l’introductrice.

De santé fragile depuis le mois de juin 1596 où elle fit une chute de cheval, son humilité la rendait grandement patiente comme nous le dit Mère Marie de Saint Joseph (Castellet) du couvent d’Amiens :  « […] ce qui était encore à admirer en elle, c’est qu’il semblait à voir la gaîté de sa face que la joie de son cœur s’accrût parmi les souffrances. J’ai su qu’après le siège de Paris, Monsieur Acarie son mari s’étant retiré en lieu de sûreté au château de Luzarches qui n’est qu’à sept lieu de Paris […] notre bienheureuse sœur l’allait souvent visiter sur une haquenée Cheval ou jument facile à monter qui va ordinairement l’amble. laquelle comme elle s’en retournait un jour à Paris fit un faux pas qui la renversa par terre. L’un de ses pieds lui demeura dans l’étrier et la haquenée ne laissant pas d’aller la traîna par terre assez loin et lui rompit l’os de la cuisse avec des douleurs qui ne se pouvaient dire enfin son pied se détacha de l’étrier et demeura couchée par terre l’espace de deux heures ayant été traînée en un détour où personne ne passait. […] Etant donc en cet état ainsi couché par terre, il arriva des paysans à qui elle dit mes amis, j’ai une bourse sur moi mais je ne la vous puis donner prenez-là. […] Il […] était d’aller au prochain village louer une charrette avec de la paille et qu’ils apportassent un linceul pour la soulever de terre car autrement elle ne pouvait pas être mise dans la charrette. […] Les voyant bien empêchés, elle-même leur montrait comment ils devaient mettre ce linceul pour la soulever avec un esprit aussi coi et tranquille comme si elle n’eu ressenti aucune douleur […] A son arrivée à Paris, elle se mit entre les mains des chirurgiens afin de lui faire ce qu’ils jugeraient nécessaires. Le chirurgien qui devait faire l’opération eu peur de lui donner la fièvre à cause des maux qu’il s’apprêtait de lui faire en ce grand mal. Néanmoins la voyant appareillée d’endurer ses violents remèdes, se résout de ne la point épargner. Il fait donc selon son art, de grands efforts sur le corps de notre Bienheureuse Sœur et voyant qu’elle ne criait ni ne se plaignait aucunement s’en étonnant grandement, il fut contraint de lui dire mademoiselle où êtes-vous ? Je vous fais des douleurs insupportables et vous ne criez point ! Etes-vous vive ou morte ? A quoi, elle ne fit aucune réponse sinon qu’il parachevât son opération qui dura plus de deux heures. Chacun demeurant grandement édifié de cet insigne patience. » En 1597, rendant visite à son fils au collège de Calvi elle fait une nouvelle chute dans un escalier provocant une nouvelle cassure de la cuisse, qui l’immobilisa plus de trois mois et la rendit définitivement infirme l’obligeant à marcher avec deux béquilles.

En 1614, après la mort de Pierre Acarie, elle pense rejoindre le Carmel : " Dieu pour éprouver sa résignation permit qui lui vint à la cuisse un surcroît de douleur qui l’obligeât de garder le lit" Elle était peinée de se qu’il faillait différer l’accomplissement d’être religieuse. Ses infirmités ont accompagné toute sa vocation de carmélite. L’angoisse de ses infirmités la poursuit physiquement et moralement. Pourra-t-elle entrer dans l’état religieux ? Pourra-t-elle suivre la règle ? Pourra-t-elle faire face aux travaux pénibles d’une sœur converse dont elle a choisi l’état ?

Il est bon de rappeler l’épreuve mystique de la douleur marquée par les stigmates qui la touchent à partir de 1593 et qui auront lieu pendant toute sa vie. Elle souffre les douleurs de la passion du Christ aux pieds, aux mains et au côté sans qu’elles soient visibles. Seuls Canfeld, Coton et Bérulle sont au courant. Dans une lettre du Père Coton au Père de Bérulle du 8 août 1618 nous lisons : « J’ai écrit trois fois à Monsieur de Marillac touchant sœur Marie de l’Incarnation que j’estime être une grande Sainte devant Dieu […] il y a trois choses entr’autres […] La troisième qu’elle avait les stigmates invisibles au monde et à elle visibles et très sensibles […] ».

Avant son entrée au couvent d’Amiens, elle recommanda son voyage à Saint Bernard dans l’église des Feuillants à Paris. L’infirmité de sa jambe dont elle souffre depuis vingt ans l’oblige à garder le lit. Aussi quand elle rejoint le quatrième carmel de France fondé le 19 mai 1606, elle le fait dans une litière parce que son état ne lui permet pas de supporter un autre moyen de transport.

Pourquoi Amiens ? Par humilité, elle choisit ce couvent éloigné de la cour, de Paris, du monde et de la ville. Elle pense qu’elle y sera moins « visitée ». Le couvent est pauvre, il faudra donc supporter d’avantages de mortifications.

Elle entra au monastère d’Amiens, le 1 er samedi de Carême 1614 après avoir remis à la Mère Isabelle de Jésus-Christ alors prieure les lettres de son admission des Révérends Pères Supérieurs Bérulle, Duval, Gallemant. Elle se prosterna devant la Mère et se mit à genoux devant chaque sœur. Par cette soumission extérieure, elle se reconnaissait en son âme bien indigne de la grâce qu’on lui faisait de la recevoir en religion.

Cette femme d’entreprise, cette femme introductrice de l’ordre en France à laquelle le Carmel de France doit tout, ne sollicite nullement la place première. Ses mérites, la faiblesse de ses forces, son inclination à chanter les louanges divines semblaient l’appeler au rang de sœur de chœur. Elle se souvint que lors d’un voyage avec son époux en la chapelle de Saint Nicolas de Bar, notre Mère Sainte Thérèse lui apparut lui disant qu’elle entrerait dans l’ordre des Carmélites et que Dieu voulait qu’elle soit converse. Fidèle à ces paroles, elle requit la place dernière celle de sœur laie, de converse appliquée aux tâches les plus humbles. Elle demanda d’aller à la cuisine faire le dîner, servir à table et laver les écuelles sans aucun privilège même si elle ne pouvait pas rester longtemps debout.

Le 7 avril 1614, elle prit l’habit de religion et son nom fut changé en celui de sœur Marie de l’Incarnation. Elle reçut le saint habit avec de grands sentiments de dévotion avec reconnaissance de la grâce que Dieu lui faisait et avec une profonde humilité. Elle donna le baiser de Paix aux sœurs. Elle était dans un grand abattement qui procédait du transport de son esprit en Dieu. Elle couvrait ses ravissements ordinaires de l’apparence de dormir. Avec l’habit Dieu lui donna un redoublement de ferveur et une grande connaissance de la perfection de l’état religieux. La connaissance de son indignité l’empêchait de se pouvoir résoudre à faire profession car les grandes vertus qui se pratiquent dans le monde ne sont que des ombres de celles qui sont en religion. Elle n’avait osé répondre à Monsieur Duval « oui » ne sachant pas si en toute sa vie, elle avait fait un seul acte de pur amour de Dieu.

Durant son noviciat elle se tint en un exercice continuel de l’humilité car elle se tenait la plus petite de toutes dans le couvent. Elle était très respectueuse à l’endroit de toutes les sœurs. Pour elle, une sœur laie doit avoir trois conditions : une profonde humilité, une ardente charité, une très grande diligence. Elle disait : « Oh que Dieu humilie bien mon orgueil ». Lors de ses maladies aiguës durant toute sa vie religieuse, elle s’humiliait de voir les autres sœurs la servir. Ses grandes peines intérieures au sujet de sa profession peuvent se résumer ainsi : la connaissance de son indignité et la crainte de ne pouvoir satisfaire à celle qu’elle promettait.

La sœur Marie du Saint Sacrement née de Marillac, venue avec elle au couvent de Pontoise, nous relate ainsi la profession de soeur Marie de l’Incarnation : « Le matin du huitième jour d’avril jour de Saint Albert en l’an mil six cent quinze notre bienheureuse fit sa profession […]. La mère Prieure fit rouler doucement son lit tout contre la grille de l’infirmerie car elle était si malade qu’on ne la pouvait mouvoir. Cette grille donne droit vers le grand autel de l’église. Toutes les sœurs étant assemblées avec leurs cierges en main selon la coutume avec la même solennité qu’aux autres professions étant toutes autour de son lit, et elle tenant aussi son cierge en main et la prieure auprès d’elle ainsi commença la cérémonie à laquelle on n’omit aucune chose. Elle était dans son lit sans qu’il parut en elle pour l’heure aucun signe de maladie avec un visage si doux, si embrasé et beau, les yeux fermés et les grosses larmes qui ne s’arrêtaient point mais avec une telle douceur que les sœurs en étaient si fort touchées que leurs yeux en étaient bons témoins. Elle était si hors de soi qu’elle ne répondait qu’avec grande peine aux demandes quand ce fut à prononcer les saints vœux, les larmes redoublèrent si fort et la ferveur de l’esprit qui était en elle que la prieure ne pouvait presque même lui dire ce qu’il fallait qu’elle dît enfin elle prononça entièrement [la formule des vœux] jusqu’à trois fois selon la coutume et le Te Deum étant chanté toutes les sœurs l’embrassèrent l’une après l’autre ainsi dans son lit, et elle, gémissant et soupirant d’une manière si douce qu’elle sait bien peu voir mais ne se peut pas expliquer elle montrait à nous toutes tous les signes d’amour et de joies qu’elle pouvait. Et commençant des mots ne pouvait achever que bégayant sans qu’on pu l’entendre, son sentiment montrant des signes d’une si tendre affection qu’il parlait assez pour elle. Elle passa tout le jour à chanter les divines miséricordes et était transportée à un tel excès d’esprit que je dirai encore qu’il faut l’avoir vue pour le croire toutes celles qui l’ont vue en un tel état seront bons témoins […]. Elle priait aussi les sœurs de rendre grâce pour elle et s’écriait quelquefois ah mon Dieu quelle grâce quelle miséricorde, quelle grâce vous m’avez faite et paroles semblables de reconnaissance et d’amour. Il s’est passé des choses si grandes en elle en cette maladie que celui-là seul les peut savoir à qui rien n’est caché […] ».

Sa vie de religieuse est tellement riche que je vous propose de limiter mon propos aujourd’hui à trois points qui sont le respect au Très Saint Sacrement, la confiance en Dieu et l’avancement spirituel des sœurs.

Son respect au très Saint Sacrement de l’autel était si intense qu’il apparaît dans tous les témoignages des mères et des sœurs recueillis dans le procès in specie ou apostolique. Aussi, il m’apparaît intéressant de vous présenter les propos de sœur Marie du Saint Sacrement (de Marillac) qui se révèle être le plus réaliste et le plus vivant mais qui évoque aussi sa dévotion aux paroles des Saints Evangiles:

« […] Elle avait un si grand respect au très Saint Sacrement de l’autel que j’ai remarqué que dès qu’elle mettait le pied dans le chœur de nos églises il paraissait un changement notable en sa face et devenait comme hors de soi et pleine de grande crainte et révérence, elle avait un grand soin de procurer que tout ce qui s’observait à l’église fût conservé avec grande révérence, et ne se lassait point à travailler pour ce sujet. Toute sa récréation était de parer d’orner les autels à l’église, et lui ai souvent ouï dire qu’elle n’avait point de récréation plus agréable que de tels discours, ce qui se voyait même en ses maladies et semblait; en la mettant sur tels propos, qu’elle prenait nouvelle vigueur, et disait souvent aux sœurs, courage mes sœurs, courage, travaillons pour Dieu, oh si je pouvais, si j’avais la force, mais je n’en suis pas digne. Elle tenait un jour de la toile fort blanche pour servir à l’église et nous regardant avec un visage plein de joie me dit ah qui pourrait avoir une âme blanche et nette comme cela combien elle serait agréable à Dieu, O éternité toutes nos œuvres sont éternelles, quoi ? De dire qu’une œuvre si petite se retrouve en l’éternité quelle miséricorde, quelle bonté de Dieu. Lorsqu’on lui apportait le très Saint Sacrement de l’autel en ses maladies elle demeurait si enflammée et si belle qu’il semblait qu’elle ne souffrît plus, et ne pouvant retenir sa ferveur et l’excès d’amour qui la mettait hors de soi elle s’écriait ah venez grand Jésus venez mon bon Jésus, oh qu’il y a longtemps que je vous désire venez à votre pauvre créature et semblables paroles étant toute en larmes. Je ne me lassais point de la regarder en cet état, et me semblait voir en elle un vrai portrait de la vie bienheureuse. Un jour étant à l’extrémité au monastère d’Amiens comme le confesseur lui apportait le Sacré Viatique (elle était si basse qu’elle ne se pouvait remuer) mais aussitôt qu’elle l’aperçut elle saisit de grande joie et ferveur se leva et mit à genoux sur le lit ayant la face toute embrasée. Comme le confesseur vint à lui dire. Croyez-vous pas que c’est là le vrai corps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle s’écria avec force comme toute étonnée. Si je le crois mon père, si je le crois, ah si je le crois, ah venez mon Seigneur, sa ferveur et ses larmes montrant bien qu’une si vive foi ne pouvait souffrir qu’on lui demandât si elle croyait, de quoi le confesseur s’apercevant bien s’approcha promptement en lui donnant la sacrée communion. La nuit avant le dimanche des Rameaux en cette même maladie, étant toute hors de soi et avec une admirable beauté elle s’écriait souvent Hosanna benedictus qui venit ah venez mon Seigneur, venez tôt mon Seigneur Hosanna Hosanna et redoublait sa ferveur à ses amoureuses paroles à mesure que l’heure s’approchait qu’elle devait recevoir le Très Saint Sacrement. Entre autres dévotions qu’elle avait elle s’était fait écrire la préface qu’on chante à la messe de la fête de la Très Sainte Trinité " qui cum unigenite filio tuo et Spiritu Sancto unus es Deus, unus es Dominus "Qui avec ton fils unique et l’Esprit Saint es un Dieu et un seul Seigneur. et le reste qu’elle lisait souvent, et lui ai ouï lire avec grande ferveur, pesant chaque mot et recommençant plusieurs fois disant ah quelles paroles quelle profondeur et venant à ces paroles " qui non cessant clamare quotidie "Qui ne cessent de crier chaque jour. semblait qu’elle s’oubliait d’être en cette condition mortelle, et disait et recommençait sans se lasser " Sanctus, sanctus, sanctus, qui non cessant clamare quotidie Sanctus sanctus sanctus "Saint, saint, saint qui ne cessent de crier chaque jour. et poursuivant le discours de l’affaire dont elle traitait ou son ouvrage elle l’interrompit à tous coups par la surprise de sa ferveur disant " Sanctus, sanctus qui non cessant clamare "Saint, saint, qui ne cessent de crier. et d’autres mots de ladite préface et entre autres. J’ai mémoire d’une fois au couvent d’Amiens qu’elle était en l’infirmerie avec la mère Prieure dans l’excès de cette ferveur si belle et enflammée que je ne pouvais retirer mes yeux de dessus elle. Chacun sait qu’elle était naturellement douée d’une grande beauté mais la beauté de son visage et la grâce de ses gestes quand elle était dans les excès de sa ferveur étaient si différents des beautés qui sont seulement d’une nature qu’il faut l’avoir vue pour le savoir et quiconque l’a vue en tel état assurera sans crainte que ceci se peut dire sans aucun reproche d’exagération. Elle portait grande dévotion et révérence à toutes les choses saintes, comme aux images de Notre Seigneur Jésus-Christ, de sa sainte Mère et des saints, et portait un grand respect à toutes sortes de prélats et supérieurs ecclésiastiques et en parlait toujours avec grand respect et retenue. Ce que j’ai remarqué en plusieurs occasions. Une fois me parlant d’un certain religieux elle le nomma sans y penser, et encore que ce qu’elle en disait fût de peu d’importance seulement pour mon profit, dès qu’elle s’en aperçut elle en montra avoir bien du regret, et dit en frappant sa poitrine j’ai fait une faute. Jamais on ne doit nommer quand cela peut tant soit peu ôter l’estime qu’on a d’un religieux. En la susdite maladie qu’elle eut à Amiens étant à l’extrémité elle pria que l’on lui mit au pied de son lit un tableau de Sainte Marie Majeure et la regardant avec un visage joyeux et tout couvert de larmes disait ô quelle beauté, quelle grande beauté ô mes sœurs quelle grande gloire a cette Sainte Mère de Dieu dans le ciel, quelle est sa gloire et en disait des choses si grandes qu’elle nous étonnait toutes, et dit à la prieure. Je vous supplie ma Mère de donner cette consolation à toutes celles qui seront en telle extrémité qu’elles voient cette Sainte image et qu’elles aient cette consolation à la mort. Elle avait une grande dévotion aux paroles des Saints Evangiles et en écrivait souvent pour s’en mieux souvenir. C’était le livre qu’elle avait d’ordinaire à la main, et allant à sa celle Celle ou celluleje la trouvais quelquefois le tenant comme toute hors de soi et avec grande ferveur, nous en disait quelques paroles, entre autres elle aimait fort celles-ci " Apprenez de moi, apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur "Mat 11 29., et ces autres " venez à moi vous tous qui êtes travaillés "Mat 11 28. et le répétait souvent d’une grande dévotion afin d’exciter et réveiller (ainsi qu’elle disait) la ferveur et dévotion des sœurs et pour ce même effet tâchait qu’il y eut des ermitages dévotement ornés afin que les sœurs s’y pussent retirer en solitude avec Dieu, et prenait beaucoup de travail, à cette fin elle même les visitait avec grande dévotion encore que ce lui fut une chose fort pénible que de marcher, […] ».

Ces propos révèlent que pour elle la vue du Très Saint Sacrement, des images de Jésus-Christ, de la Vierge et des Saints était un support important de la prière afin de magnifier et sublimer au mieux la dévotion de chacune. Chez elle, la présence de l’un ou l’autre de ces pieuses représentations était l’objet d’extase et d’exultation d’elle-même si importante qu’elle était visible de toutes.

Un autre élément primordial pour sœur Marie de l’Incarnation est la confiance en Dieu, là encore je vous cite les propos de Marie du Saint Sacrement (de Marillac) :

« […] Sa confiance en Dieu était si grande, qu’elle me disait quelquefois qu’elle supporterait aisément toutes sortes d’imperfections en une âme mais de la voir avoir peu de confiance en Dieu, cela lui était insupportable.

Elle soupirait sans cesse après la bienheureuse éternité et quelquefois regardant le ciel elle paraissait comme hors de soi et nous disait d’une grande ferveur levant les yeux vers le ciel et le montrant de sa main C’est là notre pays, voilà ce beau pays, nous sommes ici des pauvres exilées et bannies ah, quand irons-nous en ce beau pays. Je l’ai vue plusieurs fois si transportée en regardant le ciel que ne pouvant parler, elle élevait les mains, me montrait par signes une grande joie. Une fois étant dans le jardin d’Amiens en cet état regardant le ciel s’écriait ah ah ah mon Dieu, ah mon Dieu pleurant avec une grande douceur et paix, et cela lui était fort ordinaire. Elle disait souvent particulièrement en sa dernière maladie, ô vie dure, ô vie dure en laquelle en un moment on peut perdre Dieu. Au couvent d’Amiens la Prieure lui ayant commandé d’avoir soin de parler aux novices du nombre desquelles j’avais le bien d’être, elle prit le livre du Combat Spirituel De Scupoli. pour nous parler dessus à toutes ensemble, et ayant lu les premiers chapitres qui traitent de la défiance de soi-même et confiance en Dieu, elle nous dit qu’elle ne pouvait passer outre, et qu’elle ne nous entretiendrait d’autres choses jusqu’à ce qu’elle nous y vit avancées et qu’elle savait de quelle importance est de se défier entièrement de soi et avoir toute sa confiance en Dieu, que l’âme qui a cela est capable de choses grandes, et que pour elle c’était la leçon qu’elle voulait toujours enseigner aux âmes.

Rencontrant un passage du même livre où il est dit parlant des âmes qui se portent dans le bon chemin qu’il leur est loisible de jouir en terre de la consolation céleste, elle nous dit, ô mes sœurs qu’il est véritable que l’âme qui s’abaisse, qui aime le mépris qui ne cherche que Dieu en la solitude éloignée de tout; il lui est permis et possible de jouir en terre de la consolation céleste, ah quelles délices, quelle bonté de Dieu. Cette âme est seule, séparée de tout et jouit de la vie bienheureuse. Il lui est loisible et possible d’en jouir dès ici bas tant que nous demeurerons en nous-mêmes engagées dans nos passions, nous ne pouvons avoir ce bien. Toutes les fois qu’elle rencontrait le passage susdit, je la voyais s’arrêter tout court ayant le visage plein de joie et devenait si belle en ferveur ne se lassant point de redire ces paroles, […] Une religieuse lui disant un jour à quelque prix que ce soit, je veux avoir telle vertu, cette bienheureuse lui répondit fort gracieusement, ma sœur dites je la désire avoir, j’ai désir d’y travailler. Il faut toujours parler avec humilité et défiance de soi-même. Aucun accident ne la troublait et soudain qu’on lui racontait quelque chose être arrivée qui de soi la devait étonner ou fâcher elle ne faisait autre chose que lever les yeux au ciel et joignant les mains disait puisqu’il plaît ainsi à Dieu qu’avons-nous à dire, sa sainte volonté soit faite. Chacun sait combien telles choses l’étonnaient peu, et qu’elle se moquait de tous les stratagèmes de l’esprit malin. Une religieuse lui disant une fois qu’elle avait désir de demander à Dieu de faire son purgatoire en ce monde, elle lui répondit gardez-vous en bien, et que savons-nous si nous aurions la patience de tant endurer. Il se faut laisser en la disposition de Dieu. Il sait bien la mesure de nos forces, ce n’est pas à nous de vouloir ceci ou cela, nous faut abandonner entre ses mains. Il faut être humble et dépendre en tout de sa providence divine. Lui parlant une fois de ce qu’elle était au monde et des grands biens qu’elle y avait fait à plusieurs âmes, elle me dit avec un grand sentiment, ah pauvres que nous sommes que nous nous trompons, il nous semble que si nous ne nous entremettions de tout, que sans nos paroles sans notre avis les choses n’iraient pas bien, et que Dieu a bien d’autres voies pour accomplir ses volontés, en un moment il fait plus que nous ne saurions penser. Il n’a que faire de personne plutôt que de lui servir nous lui mettons empêchement.

Combien puissamment Il opérerait de merveilles en la terre si nous ne lui mettions empêchement, que son pouvoir est grand et qu’Il a peu à faire de nous ah si nous ne l’empêchions point, et semblait à la voir qu’elle nous voulut dire que si Dieu par elle avait fait quelque chose Il eut aussi bien été sans elle et peut être mieux, et que maintenant qu’elle n’était plus au monde on s’en passait fort bien.

Elle ne pouvait souffrir que les personnes qu’elle aidait de ses conseils vinssent à se décourager de quelque imperfection qu’elles eussent et n’y avait rien dont elle reprit si fort, et me souviens une fois parlant à elle en sa celle, elle me dit. Il ne faut jamais perdre courage, et quoi que sommes-nous de nous-mêmes, pensez-vous qu’il y puisse avoir quelque bien en nous si Dieu ne l’y met. Il faut être bien aises de nous voir tels que nous sommes, il nous faut faire comme quand un petit enfant est tombé et a tout gâté sa robe en la rue, encore qu’il voit plusieurs personnes, il n’a pourtant recours qu’aux bras de sa mère où il se jette, encore qu’il s’attende bien qu’elle le châtiera, ainsi nous faut-il toujours à tous moments et en toutes rencontres jeter entre les bras de notre bon père qui est Dieu et nous abandonner à sa miséricorde. Cela et choses semblables m’a-t-elle dit souvent, et quelques fois me parlant de se jeter dans les bras de la divine miséricorde il paraissait à son visage une admirable innocence, et les grosses larmes tombaient de ses yeux avec un tendre amour qu’on ne se pouvait retenir de lui tenir compagnie en cela. D’autres fois étendant ses bras me montrait par signe me jeter à corps perdu dans les bras de cette divine providence, disant des mots entrecoupés, le tendre amour de son cœur la tenant si hors de soi qu’en commençant un mot elle ne pouvait l’achever. Le seul nom de la divine miséricorde causant en elle tels effets dont toutes les personnes qui ont communiqué avec elle, rendent bon témoignage, et faut ne l’avoir point connue pour l’ignorer.[…] ».

Pour Marie de l’Incarnation, il ressort qu’il faut intérioriser la parole de Dieu, se laisser travailler afin d’être totalement en Dieu, mais tout ceci repose essentiellement sur une confiance totale en Dieu. Malgré les difficultés de la vie, l’homme ne doit pas se décourager. En effet à partir du moment où il a une confiance sans faille envers Dieu, il peut toujours être assuré de trouver refuge en son sein comme un enfant dans celui de sa mère. Pour Marie de l’Incarnation, l’homme doit être conscient de ses faiblesses mais aucunement s’appesantir sur elles. L’homme est un interprète de la volonté de Dieu, aussi il faut toujours garder à l’esprit que seule la part spirituelle de l’homme peut être sauvée à partir du moment où la confiance en Dieu est totale. L’homme ne doit rien vouloir mais désirer que Dieu l’aide dans sa quête de recherche des vertus.

Dans les premiers temps de son séjour à Amiens, la Mère Isabelle de Jésus-Christ prit conscience des prédispositions de Marie de l’Incarnation pour tenir la tâche de maîtresse des novices. En effet, elle avait remarqué que notre Bienheureuse avait un don naturel pour favoriser l’avancement spirituel de l’ensemble des sœurs de la communauté.

Marie du Saint Sacrement (de Marillac) nous évoque en quoi la présence de Marie de l’Incarnation a apporté un souffle nouveau et comment elle a su favoriser l’avancement spirituel des sœurs :

« […] C’était dans l’infirmerie où elle était pour lors qu’elle nous dit ces choses et j’ai su depuis fort certainement qu’il y avait pour lors une d’entre elles qui l’écoutait et commençait à entrer dans un chemin fort dangereux dont elle la retira par la force de ses paroles 

[…] Elle avait cette maxime fort ordinairement à la bouche que tant qu’une âme s’arrête à regarder les actions et manquements d’autrui qu’il est impossible qu’elle s’avance jamais à la vertu. Elle avait écrit cette sentence de Notre Seigneur ne jugez point selon l’apparence, mais jugez d’un droit jugement et nous l’a dit souvent, nous montrant combien nous nous trompons souvent en nos jugements, et la grande retenue qu’il faut avoir en ce point, et qu’une âme qui manque en ce point est toujours troublée et inquiétée. Elle disait les paroles de cette sentence avec un grand poids montrant des signes comme d’une personne surprise d’étonnement et me souvient d’une fois particulièrement encore que j’en ai vues d’autres.

La charité envers toutes les religieuses était si grande qu’en toutes rencontres on en voyait des pratiques en elle. Quand quelqu’une des sœurs disait à la Prieure qu’elle avait besoin d’aide à faire quelque chose aussitôt elle s’offrait et demandait licence de l’aller l’aider. La Prieure lui disait qu’elle voyait bien que cela lui était impossible à faire sans se blesser bien fort, et elle répondait avec un grand ressentiment, O que Dieu me traite bien selon mon orgueil s’il m’eut donné de bonnes jambes, j’en eusse peut être abusé, Il a bien fait, ah que je suis inutile dans la maison de Dieu. Et ceci je l’ai vu souvent et plusieurs autres aussi.

En quelque lieu qu’elle fût et quelque occupation qu’elle eût, au moindre signe qu’elle vit qu’elle pouvait quelque action de charité elle s’y mettait aussitôt quoi qu’elle fût quelquefois si hors de soi qu’elle se laissait quasi choir en se levant de sa place pour faire la charité.

Elle aidait aux religieuses en tout ce qu’elle pouvait pour leur avancement spirituel, et ce avec tant d’affabilité et de douceur qu’il ne se peut dire. Et dès que nous ouvrions la porte de sa celle, la voir seulement était une assez bonne consolation et j’ai ouï dire le même à plusieurs autres, et [elle] montrait généralement à toutes sans exception cette charité et facilité à les écouter et aider en tout.

Elle tenait fort secret tous les manquements et défauts d’autrui, et ceux qui étaient connus, elle les excusait avec grand amour et compassion.

Une fois on parlait à la récréation d’une fille qui avait été en une étrange tromperie, et quoique cette affaire eût tout passé par ses mains lorsqu’elle était au monde, elle ne fit paraître le moindre signe d’en savoir quelque chose Les sœurs en ont encore bonne mémoire.

Quand les sœurs se chauffaient à la récréation encore qu’elle eût fort froid elle tâchait de se chauffer la dernière, et comme la Prieure la faisait approcher, elle cherchait de se mettre en quelque coin, encore à peine s’y pouvait-elle tenir en repos tant qu’elle voyait quelqu’une qui ne s’était point chauffée et les appelait avec grande charité.

Une fois se chauffant et ayant ouï une religieuse avoir froid et se porter mal elle l’envoya prier de venir avec elle, mais la religieuse s’étant excusée par deux fois sur quelque occupation, elle prit la peine d’aller elle-même la prier de se chauffer et ce avec tant de charité et d’instance qu’elle étonna fort cette sœur de voir que pour elle elle s’était mise en telle peine, car c’était en un temps où le marcher lui était fort pénible.

Je l’ai vue quelques fois après avoir parlé aux novices, ainsi qu’on lui avait commandé, les faire mettre avec elle auprès du feu, et leur accommoder elle-même, et paraissait si joyeuse de leur pouvoir donner ce petit soulagement qu’il ne se peut dire, et leur disait qu’elles vinssent tout librement quand elles auraient froid, et se faisait avec elles comme un enfant les voyant si gracieusement qu’il semblait qu’elle les eût voulu mettre dans son cœur.

Elle me dit une fois étant en grande ferveur d’esprit s’il était en mon pouvoir et que Dieu me présentât quelque grâce ah que volontiers je m’en priverais pour vous la donner, c’est à ces jeunes à qui elles sont mieux employées, mais moi je suis une pauvre envieillie en mes maux il n’y a plus d’espérance de rien tirer de moi, je suis inutile à tout. Et ces paroles n’étaient pas seulement des paroles, on voyait bien qu’elles partaient d’un cœur rempli d’une vraie et solide charité.

Elle avait une charité infatigable envers les malades, je l’ai vue au Couvent d’Amiens passer des journées presque entières auprès de quelques malades, quoiqu’elle le fût bien elle-même, et se fâchait contre la malade fort gracieusement quand elle ne voulait permettre de la servir et lui disait ce n’est pas nous aimer que de nous refuser cette consolation. Elle prenait la peine de faire elle-même tout ce qu’elle pouvait et beaucoup plus se lassant fort, elle s’abaissait pour la récréer et lui dire des histoires et autres choses de récréation avec tant de douceur et charité qu’elle étonnait celles qui la voyaient sachant que d’ailleurs elle était toute absorbée en Dieu.

Il arriva un jour que par oubliance on ne donna pas à une malade quelque chose qu’elle désirait notre bienheureuse en ayant fait souvenir comme on l’eût encore oublié (parce que c’était une chose nullement nécessaire) elle ne l’osa plus dire et d’autre part fut si touchée de ne pouvoir satisfaire au désir de cette sœur qu’elle en avait les larmes aux yeux, et s’approchant d’elle lui dit avec un visage fort gracieux, Oh sus ma sœur faut être contente nous sommes pauvres quand nous avons demandé, si on nous oublie il n’y a de remède, [il nous] en faut être bien aise, faut pratiquer la pauvreté, faut accepter tout ce que Dieu permet nous arriver. Cette malade ne prenait récréation qu’à la voir, et me souviens qu’ayant été fort occupée tout le jour, le soir comme elle entrait en l’infirmerie la malade lui dit : «  soyez la bienvenue ma sœur, d’aujourd’hui je n’ai ri j’ai été fort triste ». Et commença à se réjouir avec elle. Je l’ai vue pratiquer les mêmes choses plusieurs fois envers celles qui étaient malades et allait avec elles durant l’office et le sermon crainte qu’elle s’ennuyât et disait qu’elle y venait faute d’autre parce qu’elle n’était bonne à rien, et est vrai que ses discours et sa présence faisaient oublier le mal. Elle faisait l’enfant avec les malades mais avec une si innocente grâce et douceur qu’il faut l’avoir vue pour en croire ce qui en est, et en toute sa plus grande récréation nous n’avons jamais pu remarquer le moindre dérèglement.

Sa charité était telle que même jusqu’aux bêtes elle ne pouvait souffrir qu’on leur fît mal et en ai vu des exemples. Elle supportait les défauts d’autrui avec une grande bénignité et avait une grande industrie à les couvrir.

Jamais nous ne l’avons ouï parler par manière de récréation ou rire de tout ce qui touche le prochain si était chose qui pût, quoique de bien loin, en amoindrir l’estime ni même quand on lui disait des choses qu’on avait vues au monde en des personnes qui avaient perdu l’esprit car au lieu d’en rire aussitôt elle s’élevait à Dieu montrant des signes de grande compassion, et je sais pour l’avoir appris de qui l’a vu de ses propres yeux qu’elle portait un même respect à telles personnes qu’à des mieux pris et de plus sages qui soient. […] ».

Par ce récit on peut noter qu’au-delà des paroles de réconfort c’est surtout l’attitude de la Bienheureuse qui est source d’avancement spirituel. Par les nombreux détails évoqués ci-dessus on comprend que son dévouement à l’autre était tel qu’il forçait l’admiration de toutes et les poussait sans mot dire à agir de même. C’est le bien être que procurait ses actions qui poussaient chacune à vouloir l’imiter sur le chemin de la perfection et multiplier son exemple.

En tant que maîtresse des novices, c’est encore par ses expériences personnelles qu’elle fait réfléchir et approfondir les vertus aux novices qui l’entourent. Le message que nous laisse sœur Marie du Saint Sacrement (de Marillac) est précieux à double titre, elle a elle-même suivi son noviciat sous la direction de notre Bienheureuse au carmel d’Amiens et l’accompagna au monastère de Pontoise où Marie de l’Incarnation continua rayonner comme tuteur spirituel à bon nombre de novices. Voici à grands traits comment apparaît l’enseignement dispensé aux novices :

« […] Encore qu’elle fût douée de tant et de si rares grâces et dons de Dieu toutes les fois qu’on parlait en sa présence de telles sortes de grâces extraordinaires, elle nous disait aucun mot, et encore qu’on lui en parlât, elle répondait en sorte comme si elle n’en eut rien su et écoutait fort humblement ce qu’on disait, mais aussitôt qu’on venait à parler de la pratique de quelque vertu on la voyait en parler d’une grande ferveur et courage et disait qu’elle avait grand désir de commencer à se vaincre et mettre bas l’orgueil qui résistait tant à Dieu, Et cela je l’ai vu autant de fois qu’il s’en est présenté d’occasions. 

[…] D’ordinaire quand nous parlions à elle sa manière de nous instruire était de nous dire quelqu’une de ses fautes qu’elle pensait avoir, et comme elle faisait connaître ses inclinations et le profit qu’elle en devait tirer, elle nous enseignait quasi toujours ainsi en nous montrant ce qu’elle devait faire et en quoi elle manquait. Mais avec une si profonde humilité et si bas sentiment d’elle-même et tant de larmes que quelquefois on ne lui savait que dire parce que l’efficace de ses paroles pénétrait de sorte qu’on n’avait qu’à avouer le mal qu’on voyait en soi, plusieurs autres ont éprouvé la même chose et savent que cela est vrai.

Quand on disait du bien d’elle en sa présence elle ne disait mot, mais demeurait avec grande confusion, et d’autres fois était comme si c’eût été d’une autre qu’on eut parlé.

Elle m’a dit ceci plusieurs fois l’âme qui a quelque connaissance de soi même lorsqu’elle voit qu’on la loue, elle n’a garde de rien dire, au contraire parce qu’elle connaît l’abîme de sa misère et [sa] pauvreté être si grande qu’elle ne peut rien dire qui en approche et ainsi elle est retenue et est si fort occupée à la vue de sa misère et de ce qu’elle n’a pas et qu’elle doit acquérir et mortifier, qu’elle est bien loin de s’arrêter aux louanges qu’on lui donne et même elle n’y pense quasi pas. […]

Elle nous a dit quelquefois parlant à elle en sa celle en ces mots lorsque je parle des choses de Dieu, il faut que ce soit que je m’oublie. Car sitôt que je m’en aperçois, voyant que les choses de Dieu sont si hautes et si grandes et que ces paroles partent d’un lieu si inférieur et si pauvre, tout ce que je dis me semble si fade et l’ai comme à contre-cœur, car je le vois tout éloigné de la vérité et lorsque je vois ma condition de sœur laye qui est toujours d’écouter et apprendre des autres, cela me retient si fort que je ne puis dire mot.

Quand je me regarde je me vois si misérable comme un petit chiffon qui ne sert de rien et si inutile cela me rend si confuse en moi-même que je ne puis dire un mot. L’on me renverserait du bout du doigt on m’écacherait comme un petit ver sans que j’en puisse rien dire, car je connais que tout m’est bien doux. Ces paroles sont mortes sur mes lèvres mais qui a vu l’esprit dont elles étaient animées la profonde humilité le sentiment véritable et les larmes avec quoi elles étaient prononcées, saura bien qu’il n’y a que ceux qui l’ont vue qui puissent entendre à peu près cette vraie et généreuse humilité qui paraissait en tout elle.

Souvent parlant avec grande ferveur d’esprit des choses de Dieu nous la voyions s’arrêter tout court aussitôt qu’elle s’en apercevait et avec grande confusion et quoiqu’on la priât de poursuivre, elle n’en pouvait plus dire un mot si ce n’était que derechef elle s’oubliât.

Elle m’a dit ceci plusieurs fois quand elle me voyait avec quelque découragement quand je me vois pleine de tant de fautes et misères, je ne m’en étonne point car je vois que c’est le fumier qui est en son lieu et ne puis attendre autre chose de moi, et pourquoi voulons-nous trouver en nous ce qui n’y peut être si Dieu ne l’y met, de quoi nous pouvons nous glorifier quelque grâce que Dieu mette en nous puisque nous ne sommes que comme pauvre pot de terre tout sali lequel si le Roi prend pour mettre ses trésors et l’enrichir il sera lors très beau mais sitôt qu’il les retirera il demeurera tout tel qu’il était ainsi sommes-nous riches lorsque Dieu nous donne ses grâces mais il nous les peut ôter en un moment et lors nous demeurons avec toute notre pauvreté et misère. […]

Une fois elle me dit avec un grand ressentiment sur le sujet de ce qu’elle était dans le monde et de l’opinion que l’on avait d’elle, ce qui luit comme un soleil au monde n’est qu’ une bien petite étoile dans la religion, les plus grandes vertus y paraissent comme rien. J’ai tant de confusion de me voir. Je ne sais rien je n’ai pas seulement appris les cérémonies de la religion. Les novices en savent bien plus que moi comme je suis ici dans l’infirmerie on ne me montre rien on me laisse là, Oh que vous êtes heureuses de ce qu’on vous enseigne voyez, vous me dépassez. Je n’ai pas seulement l’habitude de ne pas parler au lieu de silence et plusieurs autres choses ainsi qu’elle me dit lors et de même en diverses rencontres. […]

Lorsqu’elle parlait de sa misère, de son ingratitude et de son orgueil elle ne pouvait trouver de noms qui la contentassent pour exprimer ce qu’elle en sentait et disait enfin qu’il n’y avait que Dieu qui peut connaître la grandeur de sa misère et de son orgueil; mais c’était des paroles tirées par la force du bas sentiment qu’elle avait de soi-même qui se montrait fort véritable en toutes occasions et qui l’a vue ainsi sait bien qu’on ne peut à peine en représenter l’ombre.

Qui que ce fût qui l’avertit de quelque chose soit par récréation ou sans y penser, aussitôt elle a les mains jointes et remerciait de grande affection et disait quelquefois que je vous suis obligée, voyez je ne m’en apercevais point. Je suis si aveugle, je vous supplie faites-moi toujours cette charité. Et jamais ne s’arrêtait à faire discernement si elle avait ce manquement ou non soit que la personne qui lui disait eut peu de capacité ou d’âge et d’expérience ou que ce fut une novice ou une sœur laye, à toutes elle l’acceptait se condamnant comme devant la prieure, et on se trouvait quelquefois bien confuse de la voir s’abaisser si fort d’une chose qui avait été dite sans y penser et où elle n’avait nulle faute.

Une fois comme elle était en quelque lieu une personne qui avait l’esprit et le jugement fort intéressé était lors avec elle et elle l’entretenait et écoutait avec grand respect et humilité. Comme elle faisait sans distinction envers toutes sortes de personnes, cette personne prenant congé lui dit des paroles fort âpres et sans nulle raison comme la reprenant, s’en était allée je vis cette bienheureuse les larmes aux yeux, dans un tel sentiment de douleur qu’elle se frappait la poitrine, et joignant les mains disait avec des paroles entrecoupées. Oh que cette personne a dit bien vrai, on ne me connaît point Jamais personne ne m’a si bien dit la vérité, Oh que cela est véritable.

Une fois je lui dis que c’était un pauvre état que celui où sont ceux qui ont l’esprit perdu ou troublé et que j’eusse bien craint cela. Elle me répondit ah c’est une chose que je ne crains point, si c’était la volonté de Dieu j’en serais très contente. Et qu’importe cela, on en est plus méprisable aux yeux du monde mais non pas moindre devant Dieu. Il faut en cela adorer les jugements de Dieu et non faut pas juger Il y a bien d’autres desseins que nous ne pensons.

D’ordinaire lorsqu’elle nous parlait de la vertu des choses de Dieu elle ajoutait j’ai appris d’un grand serviteur de Dieu, j’ai ouï dire une telle autre chose sur ce sujet ou j’ai lu un tel point, et disait fort peu comme de soi-même, et j’ai vu qu’elle n’approuvait pas qu’on parlât de ces choses comme les sachant bien sans montrer qu’on les avait apprises et nous dit que c’était pour ce sujet là que lorsqu’elle écrivait quelques sentences elle mettait toujours où elle l’avait prise. Une fois lui en montrant que j’avais écrites sans y mettre l’auteur elle me dit fort sérieusement ne les montrez pas ainsi cela ne serait pas trouvé bon. J’ai oui dire à un grand docteur que cela était bien mal et ressentait l’esprit de suffisance.

Elle me dit une fois que lorsque nous disons nos fautes soit en confession ou communication s’il y en avait quelqu’une qui fit plus de confusion il la fallait dire la première et qu’après cela donnait plus de lieu à la grâce et qu’elle en usait ainsi et s’en était toujours fort bien trouvée.

C’était ses délices que de pouvoir s’occuper aux choses les plus basses, et quoique ses grandes maladies la retinssent souvent en l’infirmerie elle ne laissait là de penser souvent qu’est-ce qu’elle pourrait faire, une fois après bien pensé elle s’avisa de demander à refaire les alpargastes des sœurs Ce sont souliers de corde que nous appelons ainsi. Elle en pria tant la Mère Prieure qu’elle lui accorda encore qu’elle vit bien qu’elle avait les bras trop faibles pour un tel ouvrage, Une fois comme j’entrais dans l’infirmerie, je la vis fort joyeuse qui tenait une alpargate comme si elle eut tenu le plus riche joyau du monde et tâchait de la refaire me disant qu’en cela elle avait une grande consolation, mais voyant la difficulté que quelques sœurs faisaient de lui donner les leurs, elle demanda à la Mère prieure qui était lors avec elle pourquoi c’était, laquelle lui répondit parce, ma sœur, qu’elles pensent que cela est trop bas. Cette bienheureuse lui dit en manière d’exclamation Oh ma Mère, je ne puis comprendre qu’il y ait quelque chose de bas ou de petit en la religion, [c’est] bon pour le monde, mais en la religion tout y est grand, tout y est si noble.

Quand elle disait ses coulpes au chapitre ou au réfectoire, elle faisait venir les larmes aux yeux de celles qui l’entendaient, car elle les disait avec un si véritable anéantissement d’elle-même, une voix si touchante et de tant de signes du bas estime qu’elle avait de soi, que je dirai encore, que cela s’est pu voir mais ne se peut pas dire.

Nous nous étonnions toutes de voir comme il était possible qu’une âme si continuellement occupée en Dieu crut être si éloignée de cela, car il n’y avait rien qu’elle exagérait si fort et dont elle montrât plus de ressentiment que des fautes qu’elle croyait avoir commises faute d’avoir l’esprit présent à Dieu, et s’accusait souvent de ce manquement là et ne sais où elle pouvait trouver les fautes dont elle s’accusait parce qu’on ne voyait rien moins en elle que celles-là, et quelquefois même elle disait sa coulpe avec grande contrition de choses en effet qui étaient jugées des autres pour grandes vertus. […]

Parlant une fois aux novices sur ce passage de l’Evangile où Saint Jean dit qu’il est la voix qui crie au désert, Les voix qui crient au désert de notre âme ce sont nos imperfections, Lorsque je fais des fautes ce ne sont que comme des voix que j’entends retentir de tout cotés dans mon âme qui crient, regarde qui tu es, vois ton orgueil apprends à te connaître, ne te trompe point toi-même, regarde ce qui est en toi, ta misère, ta pauvreté ces voix me réveillent si vivement et si tôt. […]

Rarement elle parlait de soi et lorsqu’elle en parlait c’était toujours pour s’accuser et se rendre méprisable, et quand elle en disait d’autres choses c’était lorsqu’elle était si hors de soi qu’elle ne pensait point à ce qu’elle disait.

Quand elle faisait quelque action de mortification au réfectoire c’était avec tant d’humilité de ferveur et dévotion que toute la communauté en était fort touchée.[…]»

Après quelques années à Amiens, sœur Marie de l’Incarnation rejoint le 6-7 décembre 1616 le carmel de Pontoise. A peine plus d’un an après son arrivée à Pontoise, elle tombe malade. Entourée par la présence des religieuses, visitée par Michel de Marillac, confessée et administrée par André Duval, Madame Acarie, sœur Marie de l’Incarnation s’éteindra le 18 avril 1618.

En conclusion, je vous dirai que ce qui frappe le plus dans les dépositions des mères et des sœurs c’est la complète ouverture d’esprit au prochain et à Dieu de Marie de l’Incarnation. Son rayonnement, son discernement, ses conseils, son réalisme, sa sainteté sont muent par l’amour de Dieu. Dans tous ses états, elle désira toujours le louer et le glorifier. Cette foi enracinée par le Saint Sacrement de l’autel et le Saint Viatique, lui provoque des extases se laissant totalement en la disposition de Dieu. Sa vie ne fut qu’oraison. Sa vie mondaine et sa vie contemplative sont jointes. Elle écoute, vit, ressent la présence de Dieu en elle. Elle rayonna au sein des communautés par l’éducation qu’elle proféra aux novices, par obéissance et soumission aux prieures. Son humilité, sa patience son don de prophétie montraient une satisfaction intérieure. Dans ses propres maux, nous pouvons déceler le haut degré de sa mortification intérieure. Cette vie si édifiante, synthèse accomplie d’un tel fleuron de vertu explique pourquoi dès l’annonce de sa mort le 18 avril 1618 au carmel de Pontoise, tout de suite se développe un courant intense de dévotion. L’approche de cette femme exceptionnelle, épouse, mère de famille, femme d’entreprise, introductrice d’un ordre contemplatif dans lequel elle n’entra qu’après la mort de son époux, fait comprendre la sensibilité féminine du dix-septième siècle dont elle est l’émanation. Cent quatre-vingt treize témoins déposèrent au procès introduit à Rome en 1627. Le pape Urbain VIII demande de nouvelles formalités avant le procès en béatification. Le procès "in specie" ou apostolique est instruit entre 1630 et 1633. Le 16 avril 1791, la Congrégation des Rites précise que l’on pourra procéder à la béatification. Ce jugement sera confirmé par un décret du 24 avril. Et le 5 juin 1791 le pape Pie VI préside aux cérémonies à Saint Pierre. A quand la canonisation ?