Vie de Madame Acarie au Carmel

Vie de Madame Acarie au Carmel

Quand vint, pour la veuve de Pierre Acarie, le moment tant désiré depuis l’enfance d’embrasser la vie monastique (1614), il faut bien le reconnaître, au carmel d’Amiens où elle fait profession, comme à celui de Pontoise où s’achève sa sainte vie, le cloître n’a rien à apprendre à celle qui lui arrive toute « bienheureuse ».

Dans l’un et l’autre monastère, l’humble sœur Marie de l’Incarnation se montrera la plus obéissante, la plus effacée. Quoique très attachée à sa vocation de sœur laye, elle acceptera, à la demande de sa prieure, d’accompagner spirituellement les sœurs, en particulier les novices. Sa sainte mort, après des semaines de souffrances, laissera la communauté aussi peinée qu’édifiée.

QUELQUES ASPECTS DE SA VIE AU CARMEL

Soeur converse

«  Je ne suis pas venue pour porter un voile blanc sur ma tête, mais pour être la dernière de toutes« .Mère Marie de Jésus Acarie, Riti 2236 – 533v

« En 1616, après neuf années dans les Flandres, la Mère Marie du Saint-Sacrement (Melle de Saint Leu ) était rappelée en France pour d’autres fondationsOrléans, Reims.. Avant de se rendre à Pontoise, son couvent de profession, elle devait s’arrêter quelques semaines au monastère d’Amiens. Grande était sa joie d’y revoir Mademoiselle Acarie qu’elle avait laissée dans le monde en 1605. Elle allait la retrouver carmélite, professe déjà depuis dix huit mois. Mère Marie du St Sacrement de St-Leu, Riti 2236 – 193v-194r » Comme je l’avais connue au monde si parfaite et vertueuse – dépose-t-elle au Procès- et d’une vie si sainte et extraordinaire, je me promettais que je verrais bien encore de l’accroissement de la grâce de ses rares vertus en ce changement de condition, ce que je trouvais en vérité. Je trouvai donc cette bienheureuse en cette condition et en toutes ses pratiques, si simple, si humble, et si abaissée et comme en elle-même qu’il semblait qu’elle dût se cacher en des coins pour ne paraître pas, comme n’étant rien.
Comme je connaissais sa capacité, ses vertus, ce qu’elle avait été au monde et ce que l’Ordre lui devait et les âmes et moi en particulier, je demeurai si étonnée et en admiration que je me jettai à genoux pour la saluer, ce qui la rendit si honteuse qu’elle semblait s’en devoir anéantir. Et la Mère Sous-prieure du couvent, sa fille aînée me fit lever au plus tôt en me disant que cela lui donnait peine et qu’il la fallait traiter selon sa condition pour la rendre contente « .
La Mère Marie du St Sacrement est émue, et qui ne le serait devant l’attitude de l.’humble converse? Attitude d’autant plus émouvante qu’elle révèle quelque peu ses sentiments intimesSœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 694v : » prendre l’esprit de sa condition , cet esprit qui est humble, petit, soumis à tous, qui n’a point de raison, qui ne parait rien, qui obéit à tout « . Tel est le programme que s’est proposé au jour de sa vêture, Madame Acarie devenue Sœur Marie de l’Incarnation.Mère Frannçoise de Jésus de Fleury, Riti 2235 – 359v
«  Etre la dernière de toutes  » n’est pas un vain mot sur les lèvres de la Bienheureuse. Elle l’est dans son estime et veut l’être dans l’estime des autres : «  Si j’avais quelque grâce à demander à Dieu en la terre, disait-elle, ce serait qu’il lui plût me faire la grâce de cheminer par la voie du mépris du Fils de Dieu, être vile à mes yeux, vile aussi aux yeux d’autrui « .
«  Etre vile à ses yeux « , elle l’est au point qu’on l’entend souvent se traiter d’orgueilleuse, d’incorrigible, tandis qu’autour d’elle on ne se lasse pas d’admirer son éclatante vertu.

«  Etre vile aux yeux d’autrui « . Là elle échoue. Plus elle s’abaisse, plus le Seigneur l’exalte : une lumineuse et surnaturelle beauté accroît encore, surtout au temps de l’oraison, sa beauté naturelle. Malgré ses efforts pour les cacher, les ravissements et les extases ne peuvent passer inaperçus et c’est pour l’humble converse un sujet de grande confusion.
Dès qu’elle sort de ces ravissements presque quotidiens, c’est pour se livrer avec une joyeuse activité à ses travaux de sœur laye.
Aide de cuisine,  » elle s’estime bienheureuse de pouvoir souffler le feu ou tenir une poêle sur le feu… saler le pot,Sœur Marguerite de St Joseph Langlois, Riti 2235 – 775r  » éplucher les herbes.  » Il fait bon la voir là, le matin après avoir communié, apprêter tout pour le dîner,… en telle ferveur d’esprit et un visage si rempli de joie, servant à tout ce qu’elle peut,… coupant le pain, dressant les potagesSœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 694r« . «  J’ai encore de bons bras « disait-elleSœur Anne de St Laurent de St Lieu, Riti 2236 – 68v, toute joyeuse de consacrer ses dernières forces au service de la communauté. Tout la porte à Dieu.  » En épluchant les herbes, elle ne se lassait point de Le louer et tournait et retournait les feuilles, admirant sa Providence… de même, en voyant des fleurs, des fruits, des petites mouches, des fourmis, elle bénissait Dieu avec un visage plein de joie et de grande ferveurSœur Marguerite de St Joseph Langlois, Riti 2235 – 762r-v« . Elle a obtenu de laver tous les jours les  » escuelles « Plats et bols en terre cuite. : elle s’y hâte afin que ses compagnes (les sœurs du voile blanc) puissent se rendre plus promptement à la récréation. Celles qui, à tour de rôle, partagent avec sœur Marie de l’Incarnation l’office des écuelles, attendent comme une grâce ce moment désiré; car ici comme en ses moindres actions,  » ce n’est pas tant ce qu’elle fait que l’esprit [intérieur] avec lequel elle le fait  » qui remplit ses sœurs d’admiration.Mère Agnès de Jésus des Lyons, Riti 2236 – 25v
Si aimable est sa compagnie que chacune voudrait l’avoir pour voisine de récréation. Là comme partout, elle cherche la dernière place, la plus incommode afin de favoriser ses sœurs.
Elle fait preuve d’une charité infatigable envers les sœurs malades, elle passait des journées presqu’entières auprès de quelques unes, quoiqu’elle fût bien malade elle-même, et se fâchait contre la malade fort gracieusement quand elle ne voulait lui permettre de la servir et lui disait : Sœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 664r-v »

Ce n’est pas nous aimer que de nous refuser cette consolation « !

En 1614, prenant congé des Religieuses de Longchamp, elle leur avait ditSœur Denise Coste Blanche, Riti 2233 – 61r / Mère Marie du St Sacrement de St Leu, Riti 2236 – 193v : «  Je m’en vais pour servir les servantes de Dieu et de sa Sainte Mère « . Converse, elle réalise le plan divin; elle sera fidèle jusqu’au bout au vouloir d’En-Haut, et elle aimera  » chèrement sa vocation de sœur layeSœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 694r « .

Dans une occasion que les circonstances rendent plus émouvante, son cœur maternel se révèle encore dans sa virile tendresse, car le cloître élève et surnaturalise les sentiments les plus légitimes, il ne les étouffe pas. C’est à Amiens, malade à l’extrémité pendant son noviciat, la Bienheureuse vient de recevoir l’extrême onction; le médecin qui s’est retiré hochant la tête, ne lui donne plus qu’une heure de vie. Dans la ruelle du lit,  » à genoux proche d’elle « , Marie de Jésus, sa fille aînée est là, priant et pleurant. La Bienheureuse  » se tournant vers elle et la voyant pleurer lui dit fort amoureusement : hé vous pleurez, hé vous pleurez; est-ce là m’aimer, êtes-vous marrie de mon bien ?  »  » Car elle ne pouvoit souffrir de voir pleurer  » ajoute la narratriceIdem, Riti 2235 – 672v,  » mais l’objet [nous dirions le spectacle] tirait des larmes en abondance quelque force qu’on se fit « .

La direction des âmes

Dans le monde, il avait fallu un ordre exprès de Dom Beaucousin pour faire accepter à Madame Acarie la direction des âmes qui voulaient se mettre sous sa conduite. Semblable injonction de l’obéissance l’oblige, contre son gré, à prendre en religion, la direction des novices. «  Une converse , disait-elleAndré Duval, Riti 2236 – 358r, doit plus écouter en se taisant, qu’elle ne doit se faire entendre en parlant « .

Virile et suave sera sa direction. La Bienheureuse veut des novices épanouies et à l’aise dans leur vie spirituelle; mais elle les veut généreuses aussi et elle les accoutume peu à peu au détachement. Elle leur apprend à patienter avec elles-mêmes et n’approuve pas celles qui veulent acquérir la perfection tout d’un coup : «  Marcher au petit pasSœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 677r  » avec confiance et humilité, voilà ce qu’elle recommande. Puis elle enseigne à découvrir les subtilités de l’amour propre, de cet «  orgueil qui est tout grouillant en nous  » … »à faire chaque chose parfaitement en son temps : bien chanter au chœur; être bien ferventes à l’oraison; bien manger au réfectoire; être bien gaies et se bien réjouir à la récréationIdem, Riti 2235 – 717r / Mère Marie de St Joseph Fournier, Riti 2236 – 144r « .
Dans ses instructions aux novices, le plus souvent la Bse commente un petit livre qui l’a beaucoup aidée: « Le Combat Spirituel » et on remarque qu’elle ne dépasse guère le troisième chapitre, celui qui traite de  » la confiance en Dieu ».Mère Françoise de Jésus de Fleury, Riti 2235 – 331r Cette chère confiance, l’âme de sa vie spirituelle, devient le thème de ses plus chaudes exhortations.

Elle combat la routine qu’elle redoutait tant pour elle-même; l’attachement à certaines pratiques de dévotion : «  Souvent, dit-elleSœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 717r, les âmes viennent à s’engager à leurs dispositions et exercices et, encore que leurs chaînes soient d’or, ne laissent pas d’être chaînes qui les lient et les empêchent d’être entièrement à Dieu « . Elle veut de vraies carmélitesMère Marie de St Joseph Fournier, Riti 2236 – 94v / Mère Françoise de Jésus de Fleury, Riti 2235 – 325v : «  Qu’est-ce passer sa vie en oraison et attendre le Royaume de Dieu? …Il faut que les carmélites soient toutes des Moyse, des Elie; il faut qu’elles aient tousjours les mains et les yeux levés vers le ciel ».
 » Elle n’aime pas quand on met son principal soin à éviter les fautes extérieures : cela procède souvent de l’orgueil, remarque-t-elle, il vaut mieux marcher avec une sainte liberté, joie et ouverture de cœurMère Marie de St Joseph Fournier, Riti 2236 – 143r… il faut qu’une religieuse porte son cœur en sa mainMère Marie de St Joseph Fournier, Riti 2236 – 142v « . Aussi leur enseigne-t-elle ce qu’elle a toujours fait elle-même : tirer partie de ses fautes. Un jour à l’infirmerie d’Amiens, contrairement à ses habitudes d’activité, la Bse se trouvait un instant inoccupée. Survient la Mère Prieure; à son approche, la Bse saisit rapidement son ouvrage mais aussitôt s’accuse, et avec quelle humilité ! Sœur Marguerite de St Joseph Foucher, Riti 2235 – 439rde n’avoir pas voulu être prise en défaut. » O mes sœurs, nous ne sommes que ce que nous sommes devant Dieu! Pourquoi vouloir paraître devant les créatures ?Sœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 654r  »
Par dessus tout, elle tire  » ce qui regarde la pratique des vertus, des Sts Evangiles et du reste des Stes Ecritures, travaillant à fonder sur elles les âmes auxquelles elle rend assistance Mère Jeanne de Jésus Séguier, Riti 2235 – 815r« , dans le but de les acheminer à la contemplation et à l’imitation de Jésus-Christ. Elle a dans sa cellule, une grande image du Christ en croix.  » Elle entrecoupait souvent son discours et nous montrant le crucifix : Sœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 652vEh bien, que dirons-nous, pouvons-nous trouver quelque chose dure? Qu’y-a-t’il de quoi nous puissions nous plaindre, voyant le Fils de Dieu réduit à telle extrémité ? « .

Un regard sur les derniers jours

La première nuit de la maladie qui dura plus de deux mois, la sœur qui la veille, l’entendSœur Anne de St Laurent de St Lieu, Riti 2236 – 76v  » chanter fort doucement les litanies de la Vierge, et le Libera me, comme on le chante pour les défunts, et de si bon courage que cela faisait voir la joie de son âme  » à l’approche du jour qu’elle désirait tant. Mais vite, les souffrances sont extrêmes et au corps et en l’âme. Pourtant rien n’altère la sérénité de la Bse dont les dernières semaines pourraient s’intituler le chant des MiséricordesMère Agnès de Jésus des Lyons, Riti 2236 – 37v-38r : «  Miséricorde infinie de Dieu pour sa créature… Bonté infinie… Quelle miséricorde de Dieu sur moi! « , telles sont les paroles qui reviennent le plus souvent sur ses lèvres. «  Je ne veux rien de particulier en ma mort  » avait-elle réponduIdem, Riti 2236 – 18v à la Mère Prieure qui lui parlait d’un secours extraordinaire de Dieu; «  Je veux mourir délaissée comme a fait mon Sauveur sur la Croix; je ne veux d’autre assistance que celle de sa grâce laquelle je le prie de ne me point dénier « .
Son désir de Dieu est extrême comme ses souffrances.Idem, Riti 2236 – 38r, 23v, 46r / Mère Jeanne de Jésus Séguier, Riti 2235 – 867r «  Ah! Venez grand Jésus, venez, ne tardez plus… Quand sera-ce que nous chanterons le grand alléluia ?… Oh! Quels maux, quelles douleurs… je n’en puis plus… Seigneur, pouvez pour moi… « .
Celles qui la veillent n’éprouvent aucune fatigue. Jadis, sa fille Marie, Edmond de Messa avaient expérimenté la même faveur pendant ses maladies. On remarque une beauté extraordinaire sur son visage alors qu’un feu mystérieux semble brûler sa poitrine.Sœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 734r«  Mon cœur brûle, mon cœur brûle  » dit-elle sous l’étreinte qui la consume. N’avait-elle pas fait écrire dans son livre des Constitutions,St Jean de la Croix, Montée du Carmel, livre I, chapitre 13  » Désirer entrer en tout dénuement et pauvreté pour Notre Seigneur Jésus-Christ, de tout ce qui est au monde « ?

Le Vendredi Saint, 13 avril, elle supplie qu’on la transporte au chœur : elle veut, en adorant la Croix, remercier Dieu des grâces reçues pendant sa vie et lui demander de nouvelles souffrances. La plainte d’il y a vingt ans se fait de plus en plus pressante : Sœur Marguerite de St Joseph Langlois, Riti 2235 – 795r«  Le désir de souffrir me fera mourir « . L’entourage ému de tant d’héroïque patience, l’est plus encore de ce nouvel appel à la souffrance. Car pense-t-on, est-il possible de souffrir davantage ? Et la Communauté recueille les dernières paroles comme on recueille un testament.Sœur Marie du st Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 735v

Au monastère d’Amiens, alors que la Bse se croyait proche de sa fin, elle avait dit :Sœur Françoise de Mère de Dieu Richard, Riti 2235 – 381r«  Il fait bon mourir fille de la Vierge, il fait bon mourir carmélite « . Aujourd’hui elle ajoute :Mère Agnès de Jésus des Lyons, Riti 2236 – 38r«  Au ciel, je demanderai à Dieu que les desseins de Jésus-Christ, son Fils, soient accomplis pleinement sur vous toutes « .

L’obéissance lui enjoint une dernière bénédiction à ses enfants et la Bse leur donne de loin ce gage suprême de l’amour maternel.Idem, Riti 2236 – 48r  » On la voyait manifestement changer de visage et venir à une beauté angélique. Sa dernière parole fut qu’elle pensait à Dieu  » et, recevant l’Extrême Onction ,  » elle expira avec une douceur admirable « . Duval, cessant les onctions, dit : cf sœur Marie du St Sacrement de Marillac, Riti 2235 – 737r » elle est passée, elle jouit déjà de Dieu « .

C’était le mercredi de Pâques, 18 avril 1618, pendant que dans l’église du monastère, un groupe de musiciens venus on ne sait comment ni pourquoi, chantait de joyeux motets de Pâques, accompagnés de force « Alleluia« Mère Jeanne de Jésus Séguier, Riti 2235 – 870r. Pour la Bse, l’alléluia de la terre se poursuivait dans le « grand Alleluia » de l’Eternité…
Marie de l’Incarnation entrait dans la Patrie sous «  le signe du Grand Roy « Mère Marie du St Sacrement de St Leu, Riti 2236 – 196r – ainsi aimait-elle appeler la voix de la cloche – l’Angélus du soir tintait au monastère :

Regina caeli, laetare, alleluia !

Mère Marie-Thérèse FAVIER,
+ en 1998, à 102 ans.
Carmel de Pontoise.