ASSOCIATION DES AMIS DE MADAME ACARIE                                         17 Octobre 1999
55 rue Pierre Butin – 95300 Pontoise

 

 

MADAME ACARIE, BIOGRAPHIE SUCCINTE

Conférence de Michel PICARD, président

 

 

Nicolas et Marie Avrillot ont eu trois enfants qui sont morts à la naissance.
Marie Avrillot à nouveau enceinte, fit vœu, selon les usages de piété de son temps, d'habiller son 4° enfant en blanc, avec un bonnet blanc en l'honneur de la Vierge Marie, si cet enfant vivait.
Il vécut ; c'était Barbe Avrillot qui deviendra Barbe Acarie puis Sœur Marie de l'Incarnation, carmélite, et sera béatifiée le 5 Juin 1791.
Ainsi commençait, le 1° février 1566, une vie tout à fait extraordinaire qu'il est commode de raconter en sept paragraphes :

1. Sa jeunesse, jusqu'à l'âge de 16 ans et demi.
2. Son mariage en 1582 et sa vie mondaine pendant cinq ans.
3. Sa métamorphose spirituelle, de 1587 à 1593.
4. Les épreuves de 1594 à 1598.
5. L'introduction du Carmel en France, de 1602 à 1604.
6. Les dernières années dans le monde, jusqu'en 1614.
7. Sa vie de carmélite de 1614 à 1618.

Il convient préalablement de souligner l'ancienneté des faits : ils sont deux fois plus anciens que les événements de la Révolution française.

1. Jeunesse de Barbe Avrillot

Barbe naît donc le 1° février 1566, de Nicolas Avrillot, seigneur de Champlatreux (près de Luzarches), Maître des comptes de la Chambre de Paris, chevalier de la Reine de Navarre, bon chrétien qui sera très tôt ligueur convaincu, et de Marie Lhuillier, d'une famille encore plus ancienne que celle de son mari.
Ce père est assez froid et même distant.
Cette mère est sévère et même parfois violente.
Barbe aura trois petits frères.
Conformément au vœu de sa mère, elle est habillée en blanc avec un bonnet blanc jusqu'à 7 ans (en 1573).
Petite, « Elle n'avait aucun des défauts de l'enfance » écrira J.B.A. BOUCHER. ».
Probablement pour préparer sa première communion, elle est confiée à sa tante Isabelle Lhuillier, clarisse à Notre-Dame de Longchamp.
Elle y apprend à lire, à chanter, à bien dire son chapelet.
A Longchamp, elle est « craintive et obéissante, ne disputant pas avec ses compagnes, leur cédant incontinent, fort aimable ». « Tout le monde y célèbre à l'envi sa précoce sagesse ».
Sa formatrice, sœur Jeanne de Mailly, l'a incitée à la vertu de force et Barbe sera forte, très forte.
Elle avait déjà le sens de la mortification : « Lorsqu'elle avait commis quelque petite faute, elle-même s'en allait accuser apportant le fouet pour qu'on la châtie ».
A Longchamp, la règle est stricte : à 14 ans, les filles doivent choisir entre le noviciat de clarisse et la sortie.
Donc en 1580, année pendant laquelle sévissent à PARIS la peste et le choléra, Barbe opère son choix : elle sera religieuse à l'Hôtel-Dieu pour servir les pauvres malades.
Sa mère ne l'entend pas ainsi : elle sera mariée.
Barbe réintègre en conséquence le foyer paternel.
Comme elle refuse parures et bijoux, sa mère la soumet aux rigueurs de l'hiver, de sorte qu'elle aura un pied gelé et qu'un os sera atteint ; elle lui fait servir les morceaux de viande les plus grossiers et l'appelle « la grosse bonnière ».
C'est dans cette atmosphère familiale que Barbe Avrillot épouse finalement Pierre Acarie à l'âge de 16 ans et demi.

2. Mariage et vie mondaine

Pierre Acarie était un peu plus âgé que Barbe ; il n'avait quand même que 22 ou 23 ans quand il s'est marié en août 1582 avec sa cousine au 7° degré (ses bisaïeuls ou arrière grands-parents maternels étaient trisaïeuls ou arrière-arrière grands-parents de Barbe).
Il avait étudié le droit à ORLEANS.
Pierre Acarie, fils unique et alors orphelin de père ; est vicomte de Villemor, seigneur de Montbrost et de Roncenay. Comme son beau-père Nicolas Avrillot il est membre de la Cour des Comptes de Paris, très riche, très catholique et futur ligueur.
Le couple s'installe à Paris, dans le Marais, rue des Juifs devenue la rue Ferdinand Duval. La demeure est spacieuse, les domestiques nombreux.
Les deux époux sont très amoureux l'un de l'autre et Barbe, d'ailleurs très belle, est admirée et choyée par sa belle-mère.
Les trois premiers des six enfants naissent :
- Nicolas, le 22 mars 1584, quand elle a 18 ans,
- Marie, début juillet 1585,
- Pierre, en mars 1587.
Barbe s'occupe de près de leur éducation, puissamment aidée en cela par sa servante Andrée Levoix, amie intime qu'elle a connue à Longchamp. L'entente entre les deux femmes est complète, leur horreur du péché commune. Chaque jour, Andrée énumère ses manquements à Barbe, puis Barbe énonce les siens à Andrée (même si celle-ci se bouche les oreilles pour ne pas les entendre).
Les enfants sont éduqués chrétiennement, bien sûr, assez sévèrement et surtout en bannissant le mensonge. Barbe Acarie a horreur du mensonge, c'est un trait capital de son caractère.
Le salon Acarie réunit la jeunesse dorée de Paris ; la vie est mondaine, les fêtes nombreuses.
Barbe est couverte de parures et de bijoux ; elle est le centre de ce petit monde ; on l'appelle « La belle Acarie » et elle aime çà.
Elle y est si habituée que la rencontre d'une créature encore plus belle qu'elle lui donne « du ressentiment et du déplaisir fort sensible ». Elle est « touchée dans sa plus grande vanité ».
Comme elle a du temps libre, elle lit ; "Elle est trop adonnée à la lecture des livres profanes, des écrivains amusants et des romans" écrira son biographe Duval , et en particulier des Amadis qui sont des romans d'amour teintés d'érotisme.
Un jour, Pierre Acarie découvre les lectures de sa femme ; il est scandalisé. Sans faire d'esclandre, il remplace ces romans par de pieuses lectures.
C'est dans ces conditions que, vers 1587 probablement, à 21 ou 22 ans, elle lit la pensée suivante : « TROP EST AVARE A QUI DIEU NE SUFFIT ». Elle est transformée et sa vie change radicalement. Car Barbe Acarie n'agit pas dans la demi-mesure, c'est encore un trait de son caractère.

3. Métamorphose spirituelle de Madame Acarie

Barbe Acarie a donc décidé que Dieu lui suffit et le restant de ses jours sera une continuelle avancée vers Lui avec, semble-t-il, deux principes de base
1. « Quand l'on donne son temps à Dieu, l'on en trouve pour tout le reste ».
2. « L'esprit de Dieu n'est point oisif. Les personnes qui ne veulent rien faire sont plutôt charnelles que spirituelles".
Alors « comme une personne infatigable, [elle] était à tout ce qu'elle pensait qui contentât le prochain ».
Exemples :
1. Après la bataille de Senlis en 1589, pendant la dernière guerre de religion, plus de 1200 combattants étaient restés sur le champ de bataille ; l'hôpital Saint-Gervais était rempli de blessés. Barbe Acarie « allait avec sa belle-mère tous les jours les panser ».
2. Pendant le siège de Paris de mai à août 1590, « À l'Hôtel-Dieu elle passait les journées entières avec telle consolation qu'elle n'en pouvait sortir ».
3. Toujours pendant le siège de Paris, Barbe Acarie distribuait aux affamés « le pain de sa propre bouche. Cela avec tant de dextérité que ni son mari, ni sa belle-mère ne s'en aperçurent ».

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A ce régime-là, Dieu répond par l'extase.
La première se produit dans l'église Saint-Gervais un jour de fête vers 8h au cours de la messe, probablement entre le 22 juillet et le 11 novembre 1590 (elle a 24 ans). Elle pensa « mourir de douceur ». « Jusqu'au soir, elle reste sans mouvement, hors des sens…. presque sans respiration, à genoux cependant, et elle ne peut s'en retourner qu'après avoir été éveillée par une servante qui la secoue fortement ».
Ces extases se multiplient. Elles ont plusieurs conséquences :
- elles la plongent dans une grande humilité,
- elles l'inquiètent jusqu'en été 1592 car Barbe craint qu'elles viennent du démon,
- elle essaie de les repousser, de les cacher,
- les médecins diagnostiquent une « exubérance de sang » et prescrivent des saignées qui l'anéantissent,
- plus de cent fois, dit-elle, elle s'est couchée le soir en doutant de se relever le lendemain matin.
A la même époque, et avec l'accord de son mari, elle quitte ses ornements mondains pour se vêtir d'habits très simples et d'étoffes de petit prix. Elle demande à sa belle-mère : « Ne peut-on trouver un habit qui se vête d'un seul coup » . Et encore : « A quoi bon tant d'atours, de colliers, de bracelets ? Ce sont tous fatras qui ne servent qu'à faire perdre le temps ».
L'éducation des enfants Acarie repose principalement sur Barbe ; mais Andrée Levoix y veille ; « où Andrée est, là est la paix ». Mais un dilemme taraude Barbe : tout son temps à Dieu, bien sûr… mais elle doit aussi se soucier du bonheur de Pierre. Le capucin Benoît de Canfeld, le chartreux Beaucousin, l'excellent Gallemant la renvoient à son devoir d'état. Barbe Acarie, qui choisit systématiquement pour elle la solution la plus austère, traduit : obéissance totale aux moindres désirs de son mari. Et elle obéira, toujours, avec une humeur égale, aux demandes même les plus fantasques de Pierre.
Désormais, elle gardera les yeux baissés devant les hommes afin de ne pas « être pour autrui une occasion de chute ». Elle prie, récitant notamment son chapelet avec sa fille Marie, âgée de 7 ans. Elle est déjà une conseillère écoutée : « Presque personne qui l'allât voir et ne s'en retournât touchée extraordinairement de Dieu ».
A partir de 1593 , elle éprouve les douleurs des stigmates le vendredi, le samedi et les jours de carême. Mais ces stigmates ne sont pas apparents.

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Au cours de cette période plus particulièrement sociale (pour employer le langage actuel) et, bien sûr, mystique, Barbe Acarie a encore trois enfants :
- Jean, le 6 février 1589,
- Marguerite le 6 mars 1590,
- Geneviève, en février 1592, celle-ci dans des conditions difficiles, l'extase de Barbe pendant son accouchement mettant en péril la mère et la fille.
A cette époque, en 1593, Barbe Acarie a 27 ans. Elle reste très belle ; elle pratique fort l'oraison et, en toutes circonstances, la charité, l'obéissance et l'humilité ; elle traque ses péchés et même ses imperfections (qu'elle ne distingue pas les uns des autres) avec un sens aigu de la mortification ; sa santé n'est pas brillante et elle endure déjà de grandes souffrances physiques « avec un visage si égal et un cœur si ferme que ceux qui la considéraient étaient tout étonnés ».

4. Les épreuves

Pierre Acarie est ligueur et même un ligueur très en vue.
Il a lutté contre Henri IV. Il craint fort une grave sanction et donne à sa femme procuration générale pour la gestion de ses biens. Deux semaines après cette démarche, il est banni de Paris et est obligé de s'enfermer chez les Chartreux de Bourgfontaine près de Soissons, le 5 avril 1594.
Ses biens sont confisqués. Il a d'autre part emprunté pour financer la Ligue ; les créanciers font saisir l'immeuble de la rue des Juifs et tout ce qu'il contient.
Barbe met ses six enfants à l'abri et trouve asile chez une cousine qui lui prête une chambre et une alcôve rue de Paradis.
Elle est soumise aux pires avanies et tellement démunie que la fidèle Andrée Levoix vend sa ceinture pour leur procurer à manger.
Sur ce, Pierre, toujours prisonnier, est enlevé dans la cour de Bourgfontaine. Barbe emprunte et paie la rançon.
Peu de temps après, vers juin 1595, Pierre Acarie est autorisé à se rapprocher de Paris ; il s'installe à Champlatreux, près de Luzarches, dans la famille de Barbe.
Celle-ci, bonne écuyère, lui rend visite à cheval. En 1596, au retour de Champlatreux, elle est désarçonnée ; son pied reste coincé dans l'étrier et elle est traînée sur une longue distance. Son fémur est cassé en trois endroits ; elle souffre atrocement avant, pendant et après l'intervention du spécialiste Bailleul… qui oublie cependant de remettre en place un petit os. Non seulement, elle marche avec des béquilles, mais le petit os en question lui cause « le reste de ses jours grandes douleurs et faiblesses ».
Aussi, en rendant visite à son fils aîné Nicolas au Collège de Calvy, l'année suivante, elle tombe dans l'escalier, se casse à nouveau la cuisse et est alitée trois mois.
Pierre peut se rapprocher encore de Paris et s'installe dans sa propriété de campagne d'Ivry (au sud-est de Paris); Barbe va le voir ; en 1598, elle glisse et tombe sur les marches de l'église; on la transporte à Paris sur un brancard ; elle est définitivement infirme.
Pendant ces quatre dernières années, Barbe défend son mari dans les procès engagés par ses créanciers; le 20 juin 1598, Pierre est contraint de se défaire à vil prix de son office de Maître des Comptes, mais, vers la même époque, l'immeuble de la rue des Juifs lui est restitué et toute la famille est réunie.
A 32 ans, elle reste toujours aussi belle, gaie et agréable ; elle a vécu son dépouillement et ses accidents corporels avec une sérénité que seules son humilité et son intimité avec Dieu expliquent. Rappelons aussi ses extases épuisantes, ses stigmates effroyablement douloureux, ses chutes et finalement son infirmité.

5. L'introduction du Carmel en France

Barbe Acarie déploie une très grande activité sociale de proximité, notamment en faveur des prostituées. Les plus grands religieux et les personnes les plus éminentes en sainteté et vie spirituelle viennent la consulter toute laïque qu'elle soit. La maison de la rue des Juifs ne désemplit pas.
Pierre Acarie, aigri par l'Édit de Nantes, son exil, l'accaparement et même la docilité de sa femme à son égard, désœuvré et déçu, est difficile à vivre. Il reconnaîtra lui-même « que si sa femme devenait sainte, il avait beaucoup contribué à sa sainteté ».
Barbe Acarie est aussi missionnaire ; elle intervient d'une façon ou d'une autre, dans la réforme de nombreux monastères :
- Saint-Étienne de Soissons
- Les Filles-Dieu à Paris et à Fontevrault
- Foissy, Notre-Dame aux Nonnains et Notre-Dame des Prés près de Troyes
- Notre-Dame de l'Humilité à Longchamp
- Les Filles de Saint-Louis qui tenaient l'Hôtel-Dieu à Pontoise
- Montmartre
- Montivilliers, près du Havre.
Quelques temps après le regroupement familial rue des Juifs, à l'automne 1601, Barbe Acarie a connaissance des livres de Thérèse d'Avila, réformatrice du Carmel en Espagne. Elle n'est pas emballée.
Un peu plus tard :

« La Bienheureuse Thérèse apparut visiblement à [Barbe] qui faisait oraison et l'avertit que telle était la volonté de Dieu en ces termes : « De même que j'ai enrichi l'Espagne de cet Ordre très célèbre, de même toi qui restaures la piété en France, tâche de faire bénéficier ce pays du même bienfait ». Cette vision resta toujours présente à son esprit et fortement gravée au plus profond de son cœur ; elle en gardait évidemment le secret.
Mais à la fin elle fut forcée malgré elle de s'en ouvrir au R.P. Beaucousin son directeur et de la confier [cette vision] à son examen, à son conseil et à ses prières. Cet homme d'une éminente piété et d'une parfaite prudence fit cet examen avec méthode et circonspection, et, après de longues méditations, il s'arrêta à cet avis, qu'après avoir réuni une assemblée d'hommes importants il fallait examiner […] les moyens de mener l'entreprise à bonne fin»
.

Messieurs Gallemant, de Brétigny, Bérulle et Duval se réunirent avec le R.P. Beaucousin, dans la cellule de celui-ci, examinèrent le projet et conseillèrent à Barbe de l'abandonner.
Pourtant Jean de Brétigny, castillan par son père et normand par sa mère, rêvait depuis octobre 1585 d'introduire les carmélites réformées en France. Bien d'autres personnes avaient tenté cette opération mais n'avaient pas abouti. De nouveau l'affaire paraissait irréalisable.
Sept ou huit mois plus tard encore, Thérèse d'Avila apparaît à Barbe Acarie, lui ordonne de remettre en consultation son ancien projet et lui promet qu'il se réalisera.
Les cinq prêtres précités se réunissent à nouveau, et avec eux le futur Saint François de Sales et Barbe Acarie. Sur l'insistance de ces deux derniers, l'introduction du Carmel en France est décidée et les trois supérieurs de l'Ordre sont désignés : Duval, Gallemant et Bérulle, tous les trois aussi savants que pieux.
Après plusieurs jours de discussions portant sur l'entreprise et les moyens de la réaliser , trois décisions sont prises mi-juin 1602 par le petit groupe :
1) Le premier monastère sera établi à Paris.
2) On amènera des maîtresses espagnoles.
3) On demandera à Rome que les voeux prononcés par les Carmélites soient les mêmes en France qu'en Espagne et en Italie.
A partir de juillet 1602, le Chancelier Michel de Marillac apporte son aide précieuse à Barbe Acarie.
Déjà depuis quelques mois, de jeunes personnes avides de renouveau spirituel, convergent vers l'hôtel de la rue des Juifs et se placent sous la direction de Barbe Acarie. Avec Andrée Levoix, elles formeront finalement la Congrégation Sainte Geneviève qui comprendra aussi bien des jeunes filles que des jeunes veuves, triées sur le volet par Barbe Acarie pour devenir les premières carmélites françaises, ou des ursulines, ou d'autres religieuses.
En voyage à Saint-Nicolas de Port, près de Nancy, Barbe a une vision : « Dieu me fit voir qu'Il voulait que je fusse religieuse en cet Ordre et sœur laie. Notre Mère Sainte-Thérèse intervint aussi ». Cette perspective d'être sœur laie et non pas sœur du chœur contrista beaucoup Barbe parce qu'elle ne pourrait pas chanter avec les autres sœurs et qu'elle serait réduite à réciter des « Notre Père ».
De juin 1602 à avril 1603, et grâce à ses relations personnelles dans les plus hautes sphères du royaume, Barbe Acarie dirige les démarches qui permettront la construction du premier carmel dans le prieuré Notre-Dame des Champs, faubourg Saint-Jacques à PARIS.
La première pierre est posée le 29 avril 1603 et Barbe Acarie dirige les travaux avec autant de douceur que de célérité, procurant les financements nécessaires en empruntant des sommes considérables.
Parallèlement, elle constitue l'équipe qui doit ramener d'Espagne des carmélites ayant vécu avec Thérèse d'Avila et donc imprégnées de sa spiritualité. Barbe Acarie participe à l'organisation de l'expédition. La troupe quitte Paris le 26 septembre 1603; Il faudra presque une année de démarches et les interventions de Bérulle pour obtenir l'accord des Carmes sur l'envoi de six carmélites en France. A la demande insistante de Barbe Acarie, elles sont choisies non pas pour les grâces spéciales dont elles bénéficiaient, mais pour leur charité. Elles quittent Avila le 29 août 1604 et arrivent à Paris le 15 octobre 1604.

6. Dernières années dans le monde

Le Carmel de l'Incarnation à Paris est bien plus grand que ne le prévoit les Constitutions espagnoles du Carmel ; il existe d'autre part des discordances très importantes entre celles-ci, pour l'application desquelles on a amené en France à grand'peine six carmélites espagnoles, et la Bulle d'érection du Carmel en France. Il en résulte toutes sortes de difficultés.
Mais deux mois seulement après l'arrivée des mères espagnoles, il faut ouvrir un nouveau Carmel. Barbe Acarie choisit Pontoise ; Michel de Marillac aménage en huit jours un petit immeuble appartenant à Duval. Le carmel Saint-Joseph accueille sa prieure le 15 janvier 1605.
A l'automne de la même année, Barbe Acarie organise un troisième carmel à Dijon. En 1606, elle choisit d'implanter le quatrième carmel à Amiens. En 1608, Tours. En juin 1609, Rouen. etc.
A la même époque, les événements touchant la famille Acarie sont nombreux :
- Marguerite, le 5° enfant, entre au Carmel de l'Incarnation à Paris le 15 septembre 1605 à 15ans et demi,
- Nicolas, l'aîné, se marie début 1606,
- Barbe est très malade une première fois pendant trois semaines ; on craint qu'elle ne meure,
- Marie et Geneviève entrent à leur tour au Carmel de l'Incarnation et prennent toutes deux l'habit le 23 mars 1608.
- L'hiver 1608 étant particulièrement rude, l'hôtel de la rue des Juifs est plein de malheureux.
- En juin 1610, Barbe Acarie est à nouveau en danger de mort pendant 6 semaines.
- Le 17 novembre 1613, Pierre Acarie meurt à ivry après une courte mais très pénible maladie pendant laquelle Barbe, toute malade qu'elle fût aussi, l'assiste affectueusement.
- Le 8 février 1614, elle règle avec deux de ses fils la succession de son mari, ne gardant pour elle qu'une rente viagère, qu'elle donne le surlendemain aux carmels d'Amiens et de Paris.
- Sa petite-fille et filleule Marie, fille de Nicolas, meurt à l'âge de six ans.
- Le 15 février 1614, Barbe entre au Carmel d'Amiens comme sœur laie (ou converse).

7. Sa vie de carmélite

Dieu « lui accordait ce qu'elle avait toujours si ardemment désiré […] être servante des servantes de Dieu ».
Elle entre dans le carmel aidée par Edmond de Messa qui l'a accompagnée sur la route de Paris à Amiens, et soutenue par deux tourières. C'est dire son état de santé !
Ses faits et gestes, ses paroles ne sont qu'humilité. Sœur Marie de l'Incarnation prend l'habit le 7 avril 1614.
Elle aide à la cuisine et sert à tout ce qu'elle peut : « Il faisait bon la voir ainsi et entendre les paroles embrasées qu'elle disait sans y penser en frottant et nettoyant les écuelles et les pots […] cherchant des inventions pour les faire bien nets »".
Marie de l'Incarnation « avait d'ordinaire à la main » les Évangiles. La prieure, Isabelle de Jésus-Christ, puis le supérieur Duval lui avaient commandé de parler aux novices et aux autres sœurs contrairement à la règle générale du silence. « Elle avait un don particulier pour affermir les faibles et les assurer contre les tentations et les scrupules ».
Dès son entrée au carmel d'Amiens, elle est affligée d'une terrible hémorragie dont elle guérit miraculeusement. En 1615, elle souffre « de coliques et maux si violents que quatre sœurs bien fortes ne pourront suffire à la tenir parce que la violente surprise des douleurs la fera lever sur le lit ». Le jour des Rameaux 1615; elle est « d'un froid de mort par tout le corps […] ne lui restant plus de chaleur de l'estomac jusqu'au cœur ». Son confesseur et la prieure lui commandent de demander à Dieu de ne pas encore mourir. Aussitôt la chaleur revient dans son corps.
Quelques jours plus tard, le 8 avril 1615, Marie de l'Incarnation fait profession.
Le 22 mai 1616, Duval procède aux élections de la prieure et de la sous-prieure du carmel d'Amiens. Marie de l'Incarnation est élue prieure à l'unanimité. Elle ne peut cependant exercer cette fonction en raison de l'instruction reçue à Saint-Nicolas de Port en 1602 ou 1603 : « Dieu me fit voir qu'il voulait que je fusse religieuse en cet ordre et sœur laie». Une sœur laie ne peut pas être prieure. Cependant, les carmélites d'Amiens rappellent que la sœur laie espagnole Anne de Saint-Barthélémy est devenue prieure à Pontoise début 1605 et elles estiment que leur unanimité vaut nouvelle instruction divine. Duval, supérieur, refuse et Anne du Saint-Sacrement alors sous-prieure à Paris est élue prieure à Amiens.
La nouvelle mère prieure du Carmel d'Amiens, bien peu maternelle, gouverne d'une main de fer, « à la Turque » dit-on. Elle interdit notamment à Marie de l'Incarnation de guider les autres sœurs, sans prévenir celles-ci de cette interdiction. La Bienheureuse est en conséquence écartelée entre son devoir d'obéissance envers la prieure « son Jésus-Christ sur terre » d'une part, et à la fois son devoir d'obéissance envers les supérieurs et son devoir de ne pas déconsidérer la prieure devant les sœurs.
Vers la Toussaint 1616, Gallemant décide avec les deux autres supérieurs de transférer Marie de l'Incarnation au carmel de Pontoise qu'elle aime tant. Elle y arrive le 7 décembre 1616 ; elle est reçue avec ferveur et, de la cuisine ou de sa cellule, elle prodigue ses conseils aux novices, aux sœurs et même à la prieure. Tout est paix.
Par ailleurs, Bérulle, l'un des supérieurs, devenu également visiteur du Carmel, veut à cette époque imposer un quatrième vœu aux carmélites, celui de servitude. Marie de l'Incarnation, qui ne donne peut-être pas tout à fait le même sens que Bérulle au mot servitude, est fondamentalement opposée à toute idée de servitude: le chrétien et plus spécialement la carmélite n'est pas esclave mais libre. Ce conflit lui est particulièrement pénible.
La santé de Marie de l'Incarnation ne s'est pas sensiblement dégradée mais elle ne peut pas rester debout, elle marche avec beaucoup de difficultés et elle ne peut s'asseoir que sur son placet, sinon son fémur se déboîte avec grandes douleurs.
Toutefois, en février 1618, Marie de l'Incarnation tombe gravement malade ; elle est atteinte, dirions-nous maintenant, d'hémiplégies par ramollissement rouge pneumonique. Elle souffre beaucoup avec, toujours, grande humilité et esprit de mortification, encore que le jour de Pâques, elle soit « ravie et hors des sens ». Un peu plus tard, elle révèle : « Si vous voyiez ce que je souffre vous auriez pitié de moi, et plus de ce qui est intérieur que ce qui paraît au dehors ». Car, à sa faiblesse physique, s'ajoute l'aridité spirituelle.
La Bienheureuse Sœur Marie de l'Incarnation meurt le mercredi de Pâques 18 avril 1618 à 17 heures. Au dehors, la rumeur se propage, on ne sait comment : « Une multitude de peuple se trouva dehors et devant l'église ». On se disait les uns aux autres : « La sainte est morte, la sainte est morte ».

R E S U M E

En résumé :
- Très jeune, Barbe, d'une trempe déjà extraordinaire alors qu'elle n'a que quatorze-quinze ans, désire être religieuse et s'occuper des pauvres malades, justement à l'époque où sévit la peste et le choléra,
- Mariée jeune, mère de famille, elle est admirée par tout le beau monde et devenue un peu frivole.
- La sentence lue "Trop est avare à qui Dieu ne suffit" provoque sa conversion radicale qui se manifeste sous toutes les formes et en toute occasion
- Sa prière, son dévouement à l'Hôtel-Dieu, sa disponibilité à tous, son souci des pauvres et des prostituées,
- Ses extases qu'elle craint d'être d'origine démoniaque et qu'elle cache ;
- Ses stigmates invisibles très douloureux,
- Son extrême humilité et son obéissance absolue, notamment envers son mari au titre du devoir d'état,
- Elle subit sans faiblir le bannissement de son mari, la saisie de leurs biens et tout particulièrement de l'hôtel de la rue des Juifs, son propre dénuement, sa chute de cheval, son infirmité,
- Pierre Acarie est libéré, le patrimoine de la famille est rétabli. L'activité de Barbe porte désormais principalement sur l'orientation des jeunes religieuses, le conseil des personnes détenant une autorité religieuse, la réforme de communautés religieuses.
- Barbe reçoit de Dieu par l'intermédiaire de Thérèse d'Avila l'ordre d'introduire le Carmel en France, son rôle éminent, primordial est déterminant pour la réalisation de ce projet,
- Elle entre au Carmel d'Amiens ; elle y vit douloureusement des contradictions. Elle est transférée au carmel de Pontoise, apporte beaucoup à ses sœurs, et meurt le 18 avril 1618, en odeur de sainteté.
Elle est béatifiée le 5 juin 1791 pour servir d'exemple aux Français plongés dans le désordre religieux résultant de la Révolution. Le 1° avril 1893, à l’occasion du premier centenaire de cette béatification, le Cardinal archevêque de Paris souhaite qu'elle devienne la patronne des familles parisiennes.

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